L.L. De MARS
Untitled II - 1er mouvement
Le tour de la baignoire

Ce premier volet de la nouvelle pornographique Untitled II (suite de Untitled I, publié aux éditions K' De M en 1991) a été publié dans la Parole Vaine N°2. En cours de réécriture, il sera lisible dans Le Terrier dans sa version définitive en janvier 1999. Les deux volets suivants sont: Quatuor à cordes, et Courant arrêté.

        "eu euhai oa euvé coupfave oumwa é eu' mm fenhiié en min quan eu
mm aeurai a ek eu lan eive, quan eu nuhifih'ai me main aa aa ounn, nu eu
ffwloneu ai alinh r an na wan, é è zètmmin mau hai  en ho'eu..."
        "...?"
        "..."
        "Qu'est-ce que tu me dis?"
        Sa poitrine pesante remonte en palliers courts, au gré de cette sorte de respiration maladive qui l'anime peu dès que nous avons baisé, remonte en glissant sur ses côtes bien démontrées, déclinant un croissant d'ombre sur les ourlets creusés en tenture, peau.
 
        "Je disais: Je serai, moi, jugé coupable;/ pourquoi dès lors me fatiguer en vain?/ Quand je me laverais avec de la neige/ Quand je purifierais mes mains à la soude/ tu me plongerais alors dans la fange/ et mes vêtements m'auraient en horreur, voilà ce que je disais..."
        "J'ai dit, qu'est-ce que tu ME dis?"
        "hmmm... à toi? D'accord.. rien. Effectivement. Je marmonne. Une situation comme celle-ci m'engage à marmonner. Voilà. Alors je marmonne Job. IX, vers les 26 ou 29, par là... Job pa
        "JOB?... !... Tu as ta pine chez moi, tu mollis de ta pine en moi, là, et toi, toi c'est à Job que
 
        Elle ne me questionnera pas, pourquoi ici, Job, pas si incongru à mes yeux, mais, d'une façon générale: elle ne veut pas en savoir plus. Je pense. Je sais pertinemment qu'elle pense, et c'est encore ce qui l'irrite, que je ne lui dis finalement rien, que depuis toujours je marmonne (oh il y aura peut-être, j'imagine, eu au départ quelques tricheries dont elle aura été dupe, bien sûr), plus ou moins fort, et, audiblement parfois, ça aura eu l'air d'adresses, que je n'ai jamais fait autre chose au bout du compte, que marmonner...
      ... ceci, tout en ressentant cependant l'absurde impérativité de le faire entendre dès que je ne suis plus seul (ou même, parfois, surpris par la présence d'un objet, de ceux qui vous épient, qui vous épie, ou plutôt, c'est mal dit, dont une certaine imperturbable et inopportune humanité vous épie derrière eux, un de ces objets simulateurs de grande série que de soucieux concepteurs ont cru bon de rendre vaguement familiers, disons humains, par excès d'antropomorphisme, on a les réponses qu'on mérite, de ces petits machins qui nient avec effronterie les milliers de leurs semblables, parce qu'ils absorbent tout, tampon entre vous et ce qui fait vie, et bien, devant ce spectacle écoeurant, je marche un peu dans la combine, infantilisé, il faut vous l'avouer) dès que je ne suis plus dans la délicieuse et émolliente liberté de la solitude, je sens l'impérativité de tirer l'autre bout de la corde, car on m'attend à l'extrémité voyez-vous, tant
qu'à formuler quoique ce soit qui puisse être rendu audible, l'irrepressible tentation de le rendre tel, après tout, imaginant que j'aurai fait ma part, que rien ne peut m'être reproché après ça, et aussi, attentif, excessivement curieux de voir que ce qui est réservé, profondément, au silence a autant d'échos menteurs qu'une pierre tombée à l'eau s'invente de circonférences,
          la présence d'une autre personne que moi dans mon espace de rumination ayant déjà opéré son gâchis, me mettant suffisamment mal-à-l'aise [par l'effet d'incongruité qu'elle provoque] que je ressens comme nécessaire,car je supporte mieux d'être détaillé à table, mangeant, qu'être observé penser [embarrassé, bien que je le regrette immédiatement après ne m'être  pas astreint à l'évasivité...
l'évocation muette...] nécessaire d'user de ce méfiant corps modelé comme d'une surface lisse renvoyant l'approximation de ce que j'aurais bien mieux fait de brider au secret, au silence qui est la forme la plus aiguë de son bavardage à ELLE;

"Tu peux parler autrement que par citations? À moi au moins, tu peux faire ça?"

        Je pense qu'elle doit bien savoir tout ça, pourtant, se douter, bien que je ne croie pas qu'elle se le soit déjà formulé. Elle aura du flairer, bien entendu, et grogner au-dessus de cette truffe immangeable. Ou bien elle l'aura fait, comme elle le fait toujours lorsqu'elle parle avec l'assurance de ceux qui communiquent, et parce qu'elle compte sur la part de mystère qu'on accorde outrageusement à son silence de femme /quand on ne lui accorde pas brio dans la retenue, la respectabilité de la retention de verbe/ elle l'aura intérieurement fait de même, EN ÉBAUCHANT SA PENSÉE, c'est-à dire en stoppant net avant elle... sa conclusion terrassante, celle qui vient à bout de tout orateur: mais tu vois très bien ce que je veux dire, vois ? veux? , perfidie du pouvoir qui brandit la volonté... en vérité:
lassée déjà, en toute circonstance, par la somme des concaténations qui furètent à l'horizon pour lui enmêler les pattes, par la petite mélodie articulatoire inutile que représente la formulation de ce type de proposition, ou de la moindre proposition à plus de deux bielles que ce soit, [à moins peut-être d'un syllogisme d'école, un de ceux dont elle puisse abuser pour me clouer avec autorité, désarmement devant le vide, devant ses piaillantes amies pour lesquelles PEU est synonyme de MIEUX, et MIEUX synonyme de TROP, évidemment, évidemment, (je crains encore qu'elle ne se flatte en fait de ma mysoginie, qu'elle n'exulte un peu plus à chacun de mes assauts,
qu'elle ne trouve ainsi, dans sa position à mes côté, que l'argument irréfutable de sa singularité)] , je la sait excessivement rebutée à l'idée d'en énoncer plus d'une par phrase, elle, traduisant cette économie abusive par un haussement d'épaule et un hmm de gorge qui peut bien ponctuer même ses raisonnements muets d'une également signifiante approbation ou désapprobation, mais, mais de ceci je n'ai jamais cherché à savoir plus, par crainte de réveiller ses lancinants reproches à propos d'une improbable curiosité maladive de ma part, d'un présupposé par elle excès d'investigations de ma part, violant, qui chercherait à mettre à nu un crâne dont elle devrait savoir pourtant que la nudité seule du corps qu'il surplombe tient en alarme mon attention...
        (sur ce point au moins, je veux parler de cette capitalisation avaricieuse des idées et des phrases qui les brinqueballent, sur ce point là, qui n'est en fait que l'écueil où conduit le dégoût de la transparence de soi, la nécessité de draper de mystère la cuisante obscénité de l'insuffisance, elle a raison, de moi elle a raison, moi qui, dilapidant avec l'ardeur de ceux qui n'ont pas même à perdre l'estime qu'on leur porte, maladivement probablement, moi qui, distribuant dès la première rencontre le vacarme de mes propositions, ne parvient à tenir en haleine un interlocuteur qu'au prix d'une semaine si épuisante que a) l'engorgement l'aura harassé peut-être jusqu'à la fuite b) la surcharge aura rendu vaine toute tentative de souvenir ponctuel, précis au coeur de l'indémêlable fouillis... et après avoir été fui, j'aurai été oublié.)
Ceci bien entendu lorsqu'elle n'exige pas que j'y replonge mon groin et ma queue trop lonftemps.
Et je sais pertinemment ce qu'elle en pense hic, et nunc...

        "Tu ne me parles pas, parce que tu es incapable de cesser d'écrire"... Ce qui signifie, avec justesse finalement, incapable d'être sérieux; l'écriture comme cessez-le-feu dans la cour invivable des grands; seriusectomie...
        "Et lorsque tu m'adresses la parole, tu te planques derrière des citations! Tu ne parles que par citations, et tes bouquins te servent de cervelle, c'est tout!" Tranchant ... Coupe aveugle je dirais... Ma propension à m'accommoder des formes les plus diverses et les plus extrêmes de la bassesse pour peu qu'elles s'enrobent de tissus chauds, d'un poitrail chatouilleux à l'envie, de toutes ces sortes d'apparâts qui excitent mon gôut pour le modelage, me fait honte, mon reniement incessant, affolé par l'odeur d'un con trop proche, me fait, affreusement, honte..? Hmm.
        Faux, c'est archi-faux: pour faire phrase encore, mais, en deux mots, pour peu qu'on exige de moi quelqu'alibi, qu'on veuille m'extorquer quelque justification pour cette inconséquence, deux mots me suffisent généralement à réconcilier cette irratrappable sottise issue de la proximité d'un cul à fouisser avec l'autorité dont j'use pour faire prévaloir ma surveillance, qui est mienne à propos de mes exigences autoritaires de surveillance, avec cette assurance qui me fait prétendre me surveiller moi-même sans relâche ce qui, effrontement, est aussi, bien entendu, archi-faux, faux.
        Il me serait aussi odieux de penser dans mon pénis que de jouir dans mon crâne.

        Je ne crois pas nécessaire de lui signaler que le régime de son piapia est gouverné aussi par un salmigondis de citations insoupçonnée, qu'articulées entre elles, de plus ou moins longues citations ou bribes, en fait, composent sa langue qu'elle croit autonome, que ses citations, de surcroît, n'ont pas même la gloire du secret ou de l'intimité, pour ce qu'elles ne sont généralement que de redoutables lieux communs à tous, qui sont, rappelons-le, les plus partagées des citations, celles de l'irrémédiable ennui, l'inaptitude à faire sa langue, que les arguments favorables à l'épanouissement de sa langue terroriste sont répandus par mille bouches, citantes, inlassablement... Ce claptis-là se passe des noms, ses attributs ne sont pas affolés de n'avoir aucun support nominal par ce qu'ils changent à volonté de direction, qu'ils collent à la voix, les noms sont répudiés au profit de phrases flottantes qui n'évoquent jamais la singularité d'une tombe, de curieux spectres en revanche, multifaciaux, je devrais dire pananatomiques, planétaires, transhistoriques, intouchablement, "comme disait l'autre" "comme disait le poète", circuit des bouches riantes loin des sépultures, immortelles, douceâtres, c'est un corps caverneux qui produit son propre écho sans y tolérer la paroi d'un homme seul, je l'entend murmurer souvent "je suis tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui"...

        Je juge inutile de lui rappeler encore que, les ayant choisi elles et aucune autre dans le filet ininterrompu de cette phrase en transit qui transperce, traverse en boustrophédon les rayonnages de la bibliothèque, ces citations, je n'ai en les choisissant pas choisi autre chose que que de lui dire ce que JE pense, avec ce qu'inlassablement j'écris moi de ce discours hétérogène et silencieux, où je m'écris, avec, il faut l'avouer, ma prédilection pour les formules tranchantes,  formules déjà tranchées, disons, que je n'ai pas le coeur de réitérer ... à coup sûr altérées ... que je ne supporterais pas d'amoindrir avec la faiblesse de l'improvisation, avec a) la lassitude de devoir s'expliquer en hésitant sans cesse, qui caractérise ma conversation, b) la gourmandise avec laquelle, au sein de la multitude, je me replonge, inaperçu, je m'enfouis sans qu'on y prenne garde dans une enclave momentanée, révasseuse, je quitte momentanément le temps d'une phrase le tumulte du bavardage alentour pour retrouver en creux l'intimité et le silence de la bibliothèque.
        "Tu penses quoi au juste, que la voix est libre?"
        "hmmm?"
        "La VOIX (médius à ma gorge), que la voix est libre? Ou plutôt, que tu es libre derrière elle? Et bien c'est absolument naïf et incongru. La voix, voilà bien le pouvoir le plus abrutissant, le plus incidieusement assommant, le rateau. La dernière enveloppe de l'oignon qui nous préserve de rien voir sans sa tutelle, planqué. Le troisième Reich, c'est du langage. La souffrance revenue de la souffrance, c'est encore et par-dessus tout, du langage. Merde, tu me forces à devenir vulgaire à mon tour. À me reduire par lassitude. Suce-moi, plutôt."
        "Et la poésie dont tu ne veux rien entendre, hmm, la poésie, n'est-elle pas libre, ne s'est-elle pas libérée de ce que tu m'emmerdes avec ton pouvoir exorbitant du langage?"
        "Non. Non, foutaise! Drapeau! La poésie, qui a fini par produire le monde qu'elle prétendait évoquer, par substituer le plaisir qu'elle procure à tous ceux qu'elle disat évoquer, et jamais très regardante sur l'esprit qui anime ce plaisir pour peu qu'il tienne!, s'est contentée de codifier une liberté qu'elle n'a jamais acquise! Parce qu'elle n'a jamais eu rien à faire avec cette acquisition!"
 
Elle dit "On ne peut vraiment pas discuter avec toi, j'en ai pl Je me laisse glisser plus profondément dans l'eau, seuls mes yeux et mes narines en pointent, et, derrière le dôme blanc de mon ventre relevé, je ne peux qu'observer en souriant le spectacle navrant de ma détumesence, tenu aux oeillères de céramique, calé au point de sentir les parois latérales de la baignoire épouser sans peau mes rotules bloquées par ses cuisses maigres, ce qu'il y a de si singulier chez elle:
partout également réparti un filet de maigreur qui l'ensache à l'exeption, incongruement, de cette poitrine pleine, abondante, comme étrangement annexée par ce corps inviable, d'une insolente sécheresse, je contoure le glissement progressif, qu'aucun de ses hoquets ne vient perturber, du grigrikiki rougeaud et luisant qu'un seul hoquet pourrait expulser, pincé, par ses lèvres amollies par le coït juste sous le gland, c'est évaluer combien la chute en est proche, une corolle cotonneuse translucide et nacrée de deux foutres mêlés évoque sans grand précision à la base du grigrikiki gonflé comme une joue, courtaudement épuisé, évoque la limite de pénétration et les coups redoublés qui repoussèrent ce sédiment blanchâtre et collant, au moment où la queue débandée se détache, comme pondue du con, tenue en laisse par un filet morveux au méat, elle vient plaf et flotter parmi d'indolentes circonférences, la corolle s'effiloche, immiscible, laiteuse, et j'aspire au repos en gonflant la poitrine lourdement dans une eau souillée par la nature abusivement crasseuse de nos ébats, urine, merde et whisky développent dans cette eau refroidie des nappes indécidables qui tendent peu à peu à l'uniformité, et c'est brusquement au moment le plus reposé de cette soirée, et non, comme j'aurais pu l'imaginer si la question s'était posée à cet instant-là, au moment le plus vertigineux de cette soirée, c'est à cet instant précis que je sens proche le vertige, dépassé, que j'ai frôlé en fait l'invraisemblable vertige qui me fait dire qu'un exercice supplémentaire d'inventivité, de cette étouffante inventivité sexuelle où nous a conduit l'ennui de ne jamais avoir été emporté l'un par l'autre sans appareillage, qu'un minuscule pallier supplémentaire dans cette dépense terriblement calculatrice de nos sexes appareillés eût pu nous conduire, et ceci je le sais inévitablement maintenant, qu'il n'y a là aucune exagération possible ici, jusqu'à la mort de l'un d'entre nous, et le panorama qui s'offre à moi, délimité précisément dans le champ de la baignoire, ce que je perçois maintenant que je me suis cambré, défai de l'emprise de sa tenaille de chair, et que ma tête peut pivoter plus librement, dans la baignoire et tout autour d'elle, oui, ceci m'invite à suffoquer à l'idée effroyable que ce coït minutieusement préparé à l'effondrement eût pu nous conduire peut-être tous les deux jusque la mort, comme une invention supplémentaire de deux corps livrés à l'ennui.