L.L. de MARS
Untitled II - 2ème mouvement
Quatuor à cordes

Ce deuxième volet de Untitled II a été publié dans La Parole Vaine N°3. Le premier volet en est le Tour de la baignoire, le suivant Courant arrêté.

 

u majeur, je fais glisser la bulle herniaire dans le goulet serré ( : le brusque déplacement du souffle dans une baudruche que l'on étrangle); en se relogeant derrière les sphincters, mes hémorroïdes diffusent dans l'eau du bain un jet de poulpe, rose.
        L'eau nettement refroidie -nous y plissions nos peaux lentement, depuis une heure- conduit vers ma bouche, à fleur, des filets
de toutes sortes, serpentins de sperme de vestiges fluets de whisky de merde qui sucrent mes lèvres, banque épuisée de bouquets, fades, et j'engouffre par les narines ce dépôt d'odeurs diluées, qui furent si fortes, répertoire désormais insignifiant qui fait douter de l'ampleur du tumulte dont elles sont l'écho exténué.
C'est au travers d'une singulière fenêtre triangulaire, au sommet filtré par un rideau court de poils, que j'observe la lame ouverte du vieux rasoir; posé sur un angle d'émail -qui le double- il raie de deux fines esquilles rouges la tente de chair que tracent les côtes et le bras tendu de la fille, formant le A net d'ALENTOUR.
        Sous chaque impact de leur graisse, les extrémités de mes doigts déposent un singulier alignement de disques; les pourtours, un peu plus nets, forment une rangée de quatre cercles roses -filant légèrement en rigoles pour se mêler à l'eau- trace liquide de quatre ventouses, qui me font imaginer une peau blanche (d'enfant?) irritée par le détachement sec d'un tentacule.
Ma main gauche, sur le rebord de la baignoire, marque en tapotant le rythme du quatuor, d'un son paradoxalement sec, et caverneux. Par mimétisme, un minuscule état de la fièvre, mes coups gagnent en vigueur, accompagnant grossièrement
l'invraisemblable tourbillon qui emporte les cordes dans la chute de la fugue en ut mineur.

        Croche, double et un POINT c'est TOUT, trombe crispée des cordes dans une tension aiguë... relâchée, soulagement grave mais de courte durée... !crispation en ressac: climat exagérément prospectif de l'onde... grave. Grave attente de la foudre à venir... qui accueille enfin un motif, qui -contre toute attente- agace le motif; installant une pluie de grincements.
Frictions impensables; sans querelle cependant... à proprement parler: un frottement VERS l'entente... jusqu'à ce que l'onde... (champ opératoire de toutes les espèces de la crise), inattendue: ouvre le calme de la marche... intestine... et sur le motif limpide (tenu) des basses: s'éteint l'adagio.
        Contresujets? Un. Léger pas de côté, vite trahi, mordu; et congédié. Épisodes? Strict serrage. Un perpétuel jeu d'amarres,
glissements sans hoquet, presqu'une épouvantable mesure, une rigueur d'anthologie qui veut marquer LA FUGUE, chute permanente, enfantillage horrible, respiration gonflée, pièce issue d'une étrange déclinaison du jeu: transcription pour les cordes d'une oeuvre pour deux pianos, nouvel écart, nouvelles mains, définitive gravité que déchirent des aigus se disputant la cime tonale, nappes hachées par de faux staccati, amorces à retard, resserrement permanent, K. 546, ut mineur: basse: volée au vent, distribution à toutes les échelles de la gamme, échantillons à craquer les coutures des propositions, jusqu'à ce choeur suffoquant qui scie la corde (en rafales), roulant les basses, mundana et humana assujetties, avalées par l'instrumentalis, bouleversant l'économie musicale par la totale inflation des possibles, du temps à perdre. Commentaire, en couche, mais pas par-dessus Mozart. Ne surtout pas s'arrêter de parler. Pas commencer à se taire.

        Trombe crispée des cordes dans une tension aiguë... relâchée, soulagement grave mais de courte durée... !crispation en ressac: climat exagérément prospectif de l'o  "Écoutes, ça va faire la quatrième fois ce matin, tu ne veux pas mettre autre chose, plutôt? Tiens [...]"
        Plus ce titre en tête, mais elle m'intercepta, au moment ou je m'apprêtais à réécouter, effectivement, pour la quatrième fois, la K. 546, me lançant une proposition musicale d'une parfaite, et contrôlée avec soin, incongruité.
        Je ne pus me méprendre sur l'intention qui gouvernait le choix de ce titre-là, plutôt: de la catégorie à laquelle appartenait ce titre, parce qu'il n'avait pas -à proprement parler- été choisi; objet de substitution (de provocation grossière - volontairement grossie), dans un marché de double échange dont les circonstances étaient répétables à l'envi: pour parer à ce qu'elle savait être du monolithisme de mes dispositions (musicales, par exemple), ma petite borne personnelle, elle avait -à l'échelle de mes goûts- composé un étrange présentoire du pire, de l'absolument réfutable. Ces objets, dont elle n'aurait probablement pas elle-même joui, négociaient, avec l'inadmissible, la place du tolérable; et mon usure, mes scrupules à enchaîner les refus, avaient été intégrés à un négoce qui me laissait rarement d'autre siège que la résignation à souffrir un peu moins: la fille avait donc pris cette étonnante habitude qui consistait à déplacer momentanément son désir, pour m'acculer à en choisir la forme la moins pénible, toujours coïncidente, bien entendu, avec le premier et véritable objet d'une requête différée. Mais si sa parfaite connaissance des limites, celles mon endurance au mauvais goût, l'avait jusque-là fait calculer avec précision l'écart entre la babiole vouée au refus et la possibilité, avec l'autre, de faire taire ma tyrannie, elle s'était, tout simplement, ce jour-là, trompé d'échelle... Et l'objet de son désir m'était tout-aussi intolérable que celui de son troc. Quincaillerie -techno- de l'accumulation, tout dans le vaguement, ligne de flottaison sur l'immédiateté jetable.

        Parlant, j'eus été réduit au silence qu'impose la certitude d'en avoir assez entendu sur le sujet; résigné au silence, l'abdication de celui -fatigué- qui a trop reproduit, eût été l'annihilation de tous les motifs précédents du discours dans la mélodie. Quel choix ai-je eu sinon de faire du style?
        -J'ai probablement ressassé, trop souvent expédié ce que j'en pouvais penser, tu l'as entendu cent fois l'expression de ce dégoût: mais je ne supporte pas que tu puisses ramener ça à la simple émersion du dégoût, justement; affectif, ce serait simple, un haussement d'épaules de ta part, la certitude de m'avoir reconnu: "Ehéhe, je t'ai repéré, Laurent, tu vas rentamer ta rengaine", et ce sera fini,
miette soufflée sur la manche. Mais le fait que tu l'aies supporté cent fois -je suis persuadé que pas une fois, en vérité, tu ne l'as vraiment supporté- ne transforme pas ce que je peux te dire en mélodie; pourquoi pas en névrose obsessionnelle! On n'écoute pas une rengaine... bien entendu, ça ne parle qu'aux jambes: tour, mécanique; mais c'est la pire façon, et la moins coûteuse, de m'élire brasseur du
vent, d'accuser un épuisement du stock...
        Ce n'est pas improbable, que je sois effectivement épuisé...

        Mais il y a un quiproquo sur la nature de mon usure. Et je vais redire, pourtant (je ne vais pas répéter). Je jure que c'est la dernière fois, parce que je suis bien plus fatigué de parler que toi d'entendre. Un petit virage, et ce sera fini, je crochète par un bout d'histoire, et je te foutrai une paix royale, quelles que soient tes conclusions.
        Panorama zoom-out: XVIIIème siècle s'amenuisant, la Lumière commence à manquer (on s'émancipe, tu comprends, de tout); ça commence doucement -toujours- par une petite intervention, presque invisible; une petite saloperie l'air de rien, mais... Comme celle dont je vais te parler tout-à l'heure, une de celles qui durent, mâchoires de requin, trop heureuses inventions pour disparaître dans la diachronie...
        Ça vient d'un certain Grétry, pauv' péquenot révolutionnaire (oublié?), compositeur fétiche de ces ennemis viscéraux de la musique... qu'invente-t'il, LIBERA ME? La fosse, la musique moderne en fait (ou plutôt, la diffusion moderne de la musique): la planque, le théâtre -cette merde- il fout l'orchestre au trou... (Jarry gueulera plus tard, à l'opéra, qu'il trouve inadmissible qu'on laisse entrer les quatre
premiers rangs de spectateurs avec des instruments de musique)...
        Alors forcément, à l'opéra, c'est merveilleux: cette puissance (on  ne parle, depuis, de la musique qu'en termes militaires: nerf, énergie, attaque, charisme, tripes, puissance, unité, efficacité. Qu'en termes religieux?), cette puissance sortie d'un puits, chtonien, héroïque, mystérieux! Ne viendrait-il pas, ce son, des entrailles-mêmes de leurs divinités poissardes... leur matrice, leur utérus terrestre issu de leur(s) mauvaise(s) lecture(s)?
        Tu crois que j'exagère? Moi je sens se profiler bien d'autres trucs, une certaine manière de VOIR au concert, MOVE, de creuser la plaque du visible, de refourguer le magique à bout-de-train, boîte-à-rythme (pourquoi pas?), synthétiseurs dociles machines à tout faire musicales de toutes sortes, mais aussi effets de fumées, CONSIDÉRATION, diableries à ressorts (ce n'est pas moi, note bien, qui satanise leurs pochettes de copistes des dimanches symbolistes, qui péladanise) rock de badauds, toujours prêts. La musique ne passe plus de la tragédie individuelle à la gloire de Dieu, mais du miracle technologique à la danse multiple des culs lourds; il y même un chuchotement illettré du néo-tribalisme (?) qui se profile, l'arrière devance, le savoir ne veut pas se voir, il radote une histoire dont il ne sait rien pour nier une histoire dont il ne veut rien savoir, illusion de furie, de nouvelle liturgie! Toujours les mêmes procédés: les sectataires hellénistico-égypto-celtes accusent le monothéisme d'être obscurantiste et évoquent le renouveau qu'ils transportent; l'obscurantiste se
réclame toujours de l'éclairage et du progrès; le persécuteur glapit partout qu'on veut l'égorger et le censeur fait appel à la liberté d'expression pour exposer son programme définitif; manège des fourbes et ritournelles... Mais après tout, Hitler n'a-t'il pas lui-même annoncé dès 26 que les juifs déclaraient la guerre au monde et qu'il allait devoir riposter?
        -tu fais chier, tu exagères, tu mélanges tout et tu ramènes tout à tes obsessions... Je te sers de piste d'envol, comme si tu m'écrivais. Je te cite "rien d'un style, c'est un fauteuil". Tu méprises toutes les cultures qui ne sont pas à compter au rang de la tienne!
        -Mais je te montrerais tout-à l'heure que non, je ne mélange pas tout. Et oui: je distribue les rôles, si tu veux savoir. Mais je dois toujours dire qu'il n'y a pas un temps court et circonscrit pour parler gravité, parce que les choses graves ne sont pas des générations spontanées... sans pattes, courtes et circonscrites. Pas de bulles mal digérées qui crèvent comme des inconvenances historiques, pas
d'apparition -rideau- qui déchire la trame du devenir.
        Mais, parlons-en de la culture, culture rock, culture jeune, racines, cultures locales, racines culturelles, artistes de la pub et publicité de l'art, racines rap culture et musique classique, new racines age et world racine culture, art culinaire et peinture graph, échange multimédias et pluriculturel! J'entend partout me rebattre la cervelle avec la culture rock... et la techno comme dernier avatar culturel; on avance même que la techno soit une somme: le petit feu... On recule un peu, on attend un peu, que ça s'édulcore: quand la mijotation
n'a plus rien à déposer, laisser reposer un quart de siècle, tirer les vers du nez du mort, glisser les bras dans la dépouille,
mimer la vie à peu de frais. Mixer; mixer bien.
        Pour être ce tout, la techno a congédié l'ensemble des parties, parce qu'elle les vomit, et les samples de tout ce qui tombe sous les pattes de ces malheureux sont un vomissement permanent et digital... clean... des objets de leur incompréhension haineuse, même leur technique est une technique du dégobillage: comme toutes ces cultures qui n'en ont jamais été vomissent l'idée de culture; car partout où elle est rencontrée, elle est accueillie par la haine...
        - Qu'est-ce que tu racontes? Contrairement à tout ce que tu me dis, moi, ce que j'observe, c'est que ceux que tu fustiges sont exactement les sujets que l'aufklärung désirait voir s'ouvrir au savoir, à l'esprit, que ça vient, c'est exactement ce qui se passe: tu te plains de voir se réaliser un projet que tu es le premier à applaudir!
        -Non, quelle fumisterie! D'esprit? De quoi parles-tu? Savoir? Bach, avec métronome devant? Scarlatti au courant? Le fromage DANS le dessert?
        La haine de l'esprit se concrétise ici sous la forme d'un rapt, la dépossession de son essence par la dépossession du nom, qui trouve l'esprit acculé à côtoyer dans ce partage éhonté du nom, ce qui jusqu'ici représentait l'interdiction de son développement: tout ce que produit l'absence d'esprit comme atavismes ennuyeux, habitudes lourdes, lieux communs, rengaines populaires, complaisance terrienne, pérennité et moribondage, concourt aujourd'hui au statut de culture à respecter... pourvu qu'on ait encore assez de crachoirs dans un concert de réjouissance pour déclarer que la bête est morte; mais quelle bête? On imaginerait, à les voir vainqueurs, agir une hydre totalitaire particulièrement vivace, terrible, vaincue au prix d'une lutte incroyable... c'est exactement le contraire qui est arrivé: la bête était souterraine, perpétuellement effrayée, une musaraigne en somme... mais on ne pourra jamais faire le décompte des talons qui se sont réjouis de lui écraser le museau et qui aujourd'hui étalent partout les idoles merdiques qui missionnarisent la victoire.
        Cicéron énonçait qu'il y avait moins d'orgueil à connaître sa langue que de honte à l'ignorer; hé, mais la langue s'est avalée, Cicéron! Ça aurait pu donner des hoquets d'orgueil faufilés dans la langue basse, finalement, harponnée par l'autre, un ressac: l'entonnoir des bouches, c'était déjà arrivé... je pense à Dante ici, pourquoi pas à Queneau, mais ça n'arrivera plus: le bas a emporté les suffrages de l'aisance, il est facile à contacter, à rencontrer, à lire; communique ferme. La langue? Avalée je te l'affirme, et adieu aux diagrammes en patates hilarants, aux bijections d'école qui auraient pu apparaître aux zones de frottement, la seule langue en marche, c'est la morte: ces doux dubitatifs qui observent comme une Gorgones ma langue à moi, moi qui suis seul à pouvoir dire parler ma langue sans dire une connerie, moi seul à ne pas me planter de SUJET, ils la regardent comme une incongruité, m'écoutent avec un dégoût de pucelle; je leur fait horreur!; les rebelles sont prudes, les francs-tireurs qui haïssent tant la rhétorique parlent une langue figée; le jeune, le com', le toc qu'ils disent vie, j'ai le rire qui coince, une carpe morte leur tapote le palais, dictionnaires du peu pour parler le moins, économie du rabot, rafistolage: leur direct ressemble au direct différé de cette télévision qui les renseigne quotidiennement sur les cours de spontanéité et qu'ils prétendent détruire, fini la honte, ils pissent sous eux de parler une langue vivante, il regardent ma bouche comme une murène, ils explosent d'orgueil et à vrai dire, ils m'ennuient ; je meurs de fatigue à supporter les péroraisons de cette espèce triomphante d'écervelés, à qui même Queneau, probablement, n'aurait pas reconnu le charme d'être vivants.
        On a depuis deux siècles une indulgence grandissante pour celui qui ne sait pas; l'ignorant n'a pas de détracteur, et mieux, il
est devenu un exemple de fraîcheur... L'ignorant est christiquement redevenu l'admirable simple jamais trouvé. La nature même du culte.
        De celui qui semble savoir, en revanche, et avoir l'audace d'essayer d'en placer une, on cherchera toujours à dénoncer les moyens par lesquels il a su... parce qu'il détient un objet inavouable, il faudra qu'il paie le prix de la redevance pour ce dont, pourtant, personne ne
voudrait; le plus souvent, c'est la mort...
        - Ce que ça peut être élitiste, ta décharge... Cette manière de tirer la couverture du malheur... Tu serais pas un peu facho des fois...
        - J'espère que tu te fous de ma gueule? Que c'est une gigantesque blague, une provocation? C'est trop drôle d'imaginer l'élite, tête des têtes, premier rang de la société, c'est sa définition, d'accord?, dans cet odieux renversement des langues: désignée -conspuée- comme élite, (un petit socle glissé sous les pinceaux, et hop! un coup de pied dedans), sans avoir eu l'espace ou le loisir un seul instant
d'exprimer son arrogance? Son pouvoir? Qui se moque du MONDE? Si moi je me tais, qu'est-ce qui parle? S'entendre dire que vous êtes indésiré? Inaudible, parce que vous êtes élitiste... est à proprement parler UNE PARFAITE ABSURDITÉ.
        Pas très belliqueuses, très combatives -pas grande place en place- les troupes d'élite! Alors ça signifie quoi ça: moi, élitiste, quand je m'entend (par exemple) accuser de vouloir briser l'ambiance... de vouloir imposer mes goûts, de pas être convivial (d'être un peu facho) parce que dans une soirée, dans un bar, n'importe où, je préfère la compagnie de Campra à celle du bruit de fond de rave, celle de Prodromides aux ressassements quinquagénaires de la rock-culture (toujours jeune), qu'est-ce que ça peut vouloir dire, quand être totalitaire signifie refuser de subir une fois encore ce qu'aucune rue, aucun magasin, aucune publicité, aucun dialogue de bar, aucune soirée ne m'épargne; qui est partout, tout le temps et en toutes circonstances, et que je suis insulté au nom de la tolérance?
        Elle pinça, dans un inspiration forcée, les lèvres, désappointée sans doute qu'une fois encore nous n'eussions pas la même gestion de la gravité; elle estimait souvent la mienne dans la brûlure désordonnée, le braillement et l'exaspération, usant de la sienne avec une exclusive rentabilité; agacée, en fait, des coûteux efforts d'attention exigés pour une affaire réglée.
        -Passons... Tu veux?
        -Passons. Mais il est arrivé de fâcheuses aventures au goût, si tu veux mon avis, je veux dire, principalement, au mot goût; je n'en ai pas fini, avec mes révolutionnaires fossoyeurs d'orchestres de tout-à l'heure... Je n'en suis qu'au panorama. Nous avons quitté une historiette très enrichissante tu sais: après la fosse, la pente -évidemment- est glissante: l'accélération du rythme (et l'augmentation du nombre des instruments dépositaires) est associée à l'allure guerrière: la montée de rage d'une injection sonore d'adrénaline, texto: "l'élan de terreur"... (120 b.p.m.?), (Harnoncourt en dit: "Il y a quelqu'un pour qui le tambour bat, et quelqu'un contre qui il est battu").
        Il s'agira même de soumettre les autres instruments -détestables duellistes, concertistes, trop cultivés, ornementaux, dépensiers, tu comprends- au même régime: soit en escamotant leur spécificité (plus d'improvisation, soit: plus d'interprète), en les assimilant, l'âme renforcée; soit pour pas mal d'entre eux, en les expulsant carrément de l'orchestre... théorbe... viole... violon en trompe marine... (on les retrouvera plus tard pour en faire des samples, numeric-disaccordato); ce qui est visé?
        Un son unique, osmotique, pantonharmopolémosymphonique... Entre le sec et le mouillé, un son adhérent à la grande révolution fraternelle, membre actif, inscrit: un roulement systématique sonore soumis à toutes les échelles du jeu, si particulier à la caisse claire, probablement destiné à imiter à la perfection un coup de feu. Ça ne nous éloigne pas trop du sujet?
        - Qu'est-ce que tu voulais dire par "âme renforcée"?
        - Renforcer une âme.... Effectivement... Tu peux comprendre ce que ça signifie, toi, une âme renforcée? Le paradis accessible à coups de pompes, âmes filantes, bien enragées? Un sac de spermatozoïdes célestes aguerris en compétition ovulaire/Salutaire? Il y a de ça: Tonmalerei, l'ordre du jour, la touche pip-pip du son de palette, ce dont je te parlais à l'instant, la mort organisée de l'invraisemblable
complexité, le savoir prodigue, visible, tout doit disparaître, parce que la connaissance, l'orgueil... ton élite... elle à le
malheur d'exposer un peu trop sa jouissance, donc, la présence ineffaçable du SEUL. Et le seul, là, est plutôt mal considéré, dans ces fêtes d'une tragique et irréparable -IRRÉPARABLE- imbécillité de la grande révolution fraternelle.
        Renforçons donc l'âme du violon, il faut le rendre Tonmalerei, unissant, on invente la masse contre l'être? Inventons la masse orchestrale. Du bonsaï: le violon à le cou tranché, raccourci, on le tire en arrière, l'incline, pour que les cordes renforcées -pour une âme renforcée- soient bien tendues, bien sonores, que ça pète bien l'arrière-plan pour qu'il ait plus à se tordre le sien de cou pour écouter, parce que maintenant, il apprend à entendre...
        Parce que quelque effort que ce soit pour saisir la subtilité d'une musique, voilà qui met douteusement à mal les articles du bon, du délicieux Rousseau, ("un bon son" dit-on aujourd'hui) qui écrit pour l'encyclopédie que la musique n'exige aucune formation, insavoir et pureté, effrayante rengaine d'une simplicité érigée en système, pas de mot assez doux pour elle, jamais assez d'attendrissement; je n'en aurai pas, moi, de réserve assez dure pour ses misérables tentatives musicales et ses articles désespérants; c'est sûr, si le rock ou la techno tendent bien haut la hiérarchie de l'insavoir, et, on s'en douterait, avec un certain orgueil, ça ne lit pas, ne se revendique pas de Rousseau... C'est devenu bien inutile, le rousseauisme est aujourd'hui un état de fait, stimmung
        Et si la connaissance est regardée avec dégoût, le génie, après tout, peut bien être regardé avec tendresse PARCE QU'IL NE SAIT PAS. Sublime trouvaille, être génie comme on est bon sauvage.
        Notre violon, customisé pour respecter les règles d'élimination physique du subtil, voit son archet se rallonger, pour faciliter les nappes, (le synthétiseur, finalement, est l'enfant de cette idéologie-là; on imagine sans peine l'incompréhension méprisante d'un joueur de synthé devant le "à tenir longtemps" de la composition n°6 de La Monte Young), ses harmoniques se restreindre, au profit de la force. C'est encore aujourd'hui le plan de montage du luthier.
        Régicides, mais aussi sexicides, violonicides, Dieu sait s'ils aiment la coupe franche, le ratiboisage, les hommes-troncs, le bruits des mentons d'instruments qui coulissent, qui la rabaissent humblement à leur passage, et au nom de quoi? Que ça rentre bien, la liberté, qu'il est fini de jouer, pour le violon.
        Fin de la censure, aux ciseaux... évidemment, après leur passage, que resterait-il à censurer?
        Enfin, pour clore l'exécution du violon, l'instruction, bien entendu, la diffusion, tout un système d'école-ateliers, tout un réseau d'ancrage, de formation, de gommage, de répétiteurs, appliqué à cette métamorphose; la petite mécanique de nettoyage habituel... Un tel travail de pochoir tend bien à prouver, tout de même, qu'ils n'y croyaient pas tant que ça, eux, à l'innocence, la dégradation et la frivolité de la musique baroque...
        Simplification... Unification...
        - Erreur de parcours, tu sais, ça aurait quoi de si étonnant? Tu n'es pas tenu d'y abîmer toute l'idéologie révolutionnaire, et encore moins d'y enfouir tes angoisses actuelles! Tout au sac!
        - Mais tout ceci est évidemment couvert, répertorié sous le label progressiste, un bond salutaire vers l'amélioration du circuit, filaire, impeccable, no move, au point d'en devenir un modèle de cache-misère: à chaque fois que ce genre de rabot se mettra en marche, les grincements seront couverts par le ronronnement du progrès, et, ce que cette tyrannie-là propose désormais à tous les appétits de globalisation, massification, pétrissage, c'est la reconnaissance aveugle qui l'accueille, parce que le tyran a le visage lisse d'une paume, le poli du massif, total-glaise, préparé pour que tous puissent y voir se refléter le visage chaleureux du frère, du père, le plus souvent, de la mère; la matrie? Le patrie? Masse? Massue peinte.
        Ce qui semble toutefois vraiment extraordinaire -si gros, probablement, que ça envahit le champ au point d'en rendre impensables des limites (la caverne, peut-être)- c'est que l'organe de sa contestation est un de ses propres membres, celui qui le mieux, sert de couverture; tu sais bien comment ça peut fonctionner, comment ça a encore fonctionné il n'y a pas si longtemps: par exemple, commencer à semer le doute dans l'espace éthique de quelques esprits trop ouvertement braillards; venez, c'est ouvert, pourquoi refuser la place que vous tend notre bonne volonté? Mettez-y un peu du vôtre... Le meilleur moyen d'éviter toute tentative d'émancipation est de démontrer en souriant à celui qu'on veut ridiculiser qu'il est l'inventeur et le détenteur des mécanismes qui l'oppressent... mais qu'il est guérissable. Plus d'art contestataire? Inventer un placebo: ouvrir les musées aux tags, les gymnases au rock ou à la techno, glisser à l'oreille des pratiquants qu'ils produisent de l'art -ils seront faciles à convaincre- et de la subversion -enchantement général.
Laisser tourner le rabot en arrière plan au cas-où; la plupart du temps, il sera inutile. Les portes claquent naturellement pour peu qu'on ait choisi des substituts bien folkloriques et indélogeables. Écran total.
        Alice croit-elle avoir vraiment succombé, mangé un gâteau dans l'élan de sa curiosité? Quel ensemble d'effets et d'étiquettes était-il proposé par la fiction?
        Elle grandira jusqu'à ce que la fiction ait besoin d'une naine.

        Ce sur quoi se leurrent gravement tes ravers enthousiastes, c'est sur leur degré d'invention, parce que les machines sur lesquelles ils pianotent sont fabriquées pour ça, parce que l'échange binaire grande vitesse est la pulsation propre du réseau, son battement, qu'un huit pistes électronique sur écran conduit inévitablement son premier utilisateur à composer, non pas sur, mais composer avec la machine, c'est-à dire à produire les balbutiements hypnotiques de la techno. Vibration hertzienne.
Mais à vrai dire, voilà exactement de quoi les réjouir: le monstrueux appétit qui est le leur est un appétit d'insu; qu'il se passe à travers leurs corps, chambre d'écho d'un réseau d'onde de chocs, cave décavée, une trame éclatée d'enjeux insus... ils se réjouissent comme d'une expérience enrichissante de constater qu'ils ne sont plus maîtres de rien; ils sont entré volontairement dans les labyrinthes pavloviens et ils ont payé leur place avec le sourire...