L. L. De MARS
Untitled II.3
Courant arrêté

Ce texte a été publié pour la première fois dans La Parole Vaine N°5/6. Les premiers et deuxièmes volets sont le Tour de la baignoire, et Quatuor à cordes.

"Je sais que mon amitié a quelque chose de pesant pour ceux que j'aime le plus. J'ai un accès plus familier -et surtout plus humain- auprès de ceux que j'aime le moins."
G. BATAILLE

u auras des lecteurs lorsque les morts liront nous en sommes à ce point précis dans un second pli de ce qui est déjà un ourlet du récit et il va être assez souvent question de ruptures disons de blocage brusque enfin de multiples freinage c'est pour encourager un certain jeu une fluidité du rouage que j'ai délibérément desserré la plupart des vis de chaînage un instant relâchement visible à la surface je parle ici avec Midrash ou L'Éternel Dubitatif (Laurent) et je cite à l'instant en guise d'embrasure une des nombreuses sentences crispées qui firent de la bouche de Jérémie (Guillaume) l'aliment principal de ma perplexité et de ma joie durant deux années sentences et circonstances dont il a déjà été tiré une fiction Untitled I et qui seront probablement l'enjeu de nombreuses à venir mais ici il sera question sans qu'ils soient forcément nommés et bien entendu sans qu'ils SOIENT jamais de façon quelconque du Nécessaire Incrédule ou du Divin Incrédule (Julien) bien entendu de Polémienne (Rozenn) et pourquoi pas du Trouble Gentil (Riew) (et pourquoi pas d'autres encore d'autres quelques millions sans doute mais voués à l'indiscernement les innombrables chiffons dont il sera question toujours rassemblés) ils consacrent ensembles et bien malgré eux les multiples et contradictoires formes de l'Amour de mon Amour dont je ne débattrai certainement pas aujourd'hui et plus certainement encore jamais Amour dont devant Dieu je suis le seul dépositaire ils seront en tous cas la cour intransigeante et auto-proclamée qui jugera du chiffon (chiffon) qui servit tant de fois et servira encore au réglage orchestré (absorbé) de mon souffle et de mon style nous ouvrons après le Tour de la baignoire et Quatuor à cordes le troisième et avant-dernier volet d'Untitled II qui sera le Courant arrêté

        -C'est l'illusion tenace, Midrash, la promiscuité et la mixité des modèles, mais ça n'est pas, ça n'a pourtant jamais été, il n'y a jamais eu de juxtaposition des modèles, jamais d'interférences, et on peut pister ça dans tous les filets, toutes les circonstances du grand jeu, il n'y a jamais eu la moindre trace repérable de la vie comme recours ou comme analogie directe ou comme ambassadeur, comme unité, comme comité directeur ou comme piste ou comme validation dans la fiction, même si le contraire est toujours et indubitablement vérifiable.

        Arrêt sur image, bloquons la bande sur le roman, tout particulièrement sur ces deux chapitres de Untitled, si tu veux bien... évident qu'une fois, une fois encore, dans cette cellule-là, bouillonnement de la méiose jusqu'à l'épuisement, biologie délirante ignorant tout de la mitose, et tout, à chaque fois, est à recommencer; à l'échelle inlassablement répétée de toutes les cellules historiques, dans lesquelles, il faut bien s'en rendre compte, tout est sans cesse à refaire et je ne suis pas fatigué: maintenant, comparons pas à pas les multiples bandes traversantes, les états du roman, plus exactement, les états de la lecture: de toute évidence, nous sommes dans le no-move, ce qui signifie en gros que rien n'a été appris, rien vu...
        Rien d'étonnant puisque c'est INADMISSIBLE... Répétition générale: mais peu importe, quand bien même l'échec est de jour en jour plus cuisant, quand bien même le paradis pour tous de l'insavoir pinaculé nous écrabouille sur tous les terrains, quand bien même ils ne veulent rien savoir et me détruire, tu comprends, il n'y a rien -strictement rien d'autre- qui vaille la peine d'être tenté, et dussé-je me rendre à l'évidence que mon métier est le plus risiblement piétiné et perdu d'avance, j'affirme que ça vaut encore le coup d'essayer quoi qu'il advienne.
        -De quoi tu parles?
        -De quoi je parle, exactement? Même toi, tu as perdu le goût pour l'ellipse... Tu es devenu méfiant. Nous en sommes tous là, tellement trahis, timorés, que nous avons perdu le fil des ellipses, comme si nous étions, nous-aussi, touchés par l'occulte; mais l'occulte, contrairement à eux, nous le craignons parce que nous savons que c'est justement l'endroit où il n'y a rien...
        -Comment veux-tu te débarrasser de ce partage des lumières? C'est l'échelle de valeur de l'âme humaine qu'il faudrait renverser, imagine bien Laurent que chacun de ces malades a déjà obtenu son petit éclat jaune et brillant de la sarabande des distributions occultes, même fréquence même longueur d'onde même intensité pour toutes lumières reçues, qu'est-ce que tu veux qu'un monde pareil fasse avec Dieu, que veux-tu que toute cette folie fasse de Dieu?
-C'est la grande couverture. Tu te souviens de ce que j'ai tenté d'esquisser au Picadilly, l'autre soir? J'ai la note dans mon carnet: "Dire: Dieu est Beau, voilà contrairement aux apparences qui est en parfaite contradiction avec la banalité des louanges; c'est aussi en parfaite contradiction avec le champ -prétendument- opérationnel d'une certaine fraction du langage descriptif; il faut bien entendu le prix de cet ahurissant trucage elliptique pour distribuer ainsi à leurs place les termes de la transcendance... En gros: tu ne peux me saisir ici qu'en tant que tu es déjà libre dans Dieu, c'est-à-dire joyeusement enfermé parmi les hommes et la mort. Pour la seule et raisonnable (!) fois, le carnage du beau est directement associé à l'impossibilité d'être dit sans rire, tout en se signifiant de façon inaltérable et, surtout, inoffensive: elle ne sert plus à extraire quelque ordre que ce soit de l'ensemble des choses, mais à se rendre sans raison"...
        -Tu étais bourré comme une vache!
        -J'étais du côté de ma névrose! Comme toujours, c'est notre névrose armée contre la psychose engloutissante. Il faudrait par ailleurs que nous déterminions l'incidence de cette mangeoire collective de l'occulte sur la littérature, la lecture surtout... Je parle des ânes de l'autobiographie... Y aurait-il encore des ânes de l'autobiographie?
        C'est remarquable en peu de temps, deux oreilles tendues, même pas la peine de les tendre, et les aveux s'engouffrent sans retenue; quête irresponsable, plutôt EXCESSIVEMENT responsable, comme "des gens responsables", pas capable de vouloir se voir mentir sa vie, processions fumigatrices opacifiant toute transparence pour percer la toile, d'un côté, et de l'autre hurlant au visible, au sensible, au touchable, au quantifiable partout où il ne peut pas être... cherchant le roman-vérité, la vérité du roman, je ne sors pas de là -parce qu'on y est toujours- et qu'il ne faudrait pas céder à la fatigue: quelle pitrerie! Imagine-là, cette bestiole absurde qui se croit vivante dans le réel quand elle traque l'homme-vie l'homme-réel dans le livre-vie, quand elle biographise "à mort", et qui ne veut redoutablement rien savoir de sa serpillière mensongère vivante, de ce mensonge d'être que seule résout l'écriture, qui le piège, ce mensonge: foule d'aveugles se sentant (je dis bien SENTIR) voyant, traquant le voyant pour lui crever les yeux... pour qu'il les rejoignent, qu'ils finissent, à tout prix, par avoir raison. Il ne serait plus temps d'y revenir...
        Tout est bouclé?
        Sûrement pas; regarde: je procède d'une certaine manière en tendant la toile au grand jour et je ne repousse pas la première poussière venue (le travail fini, ça va disparaître); je bloque le cran à chaque passage, j'observe et je donne à observer, c'est assez rare, tout de même, pour le tenter, et je ne balaie pas la seconde et la troisième mouchette qui s'y installe (le travail fini, ça redoublera le travail); je ne me décourage pas, même si elles me gênent la vue graduellement, et je bloque encore -je pense tout doute sur mes intentions désormais risible- sur le cours du récit; encore des métaphores?
        Soit: disons d'une façon plus nette qu'à mesure que le travail, mon travail, s'installe, il décourage les généralités qui avaient pu le rendre acceptable, classés dans le sommeil des oeuvres générales, et observe bien ce qui s'y agite, ici-même, maintenant: trahison; évidemment, personne ne vient pour me le dire: trahison des dossiers secrets, du "suprêmement personnel" du "délicieusement fertile et toujours réfutable terreau conversationnel" "l'intime, le qu'à-soi", parce que c'est le livre ou rien d'autre, parce que ça ne doit pas avouer l'échec de la vie, la fiction, surtout pas elle... ça peut être supportable jusqu'à une certaine limite... Vous ne vous intéressez pas à la littérature, vous estimez sans doute qu'il y a plus préoccupant dans la chute des nations dans le sang? Mauvaise observation, mauvais site, car c'est exclusivement la mauvaise littérature qui fait chuter les nations dans le sang.
    -Tu notes, ça?
        -Evidemment, anecdotique ET fondamental, comme me disais Jérémie; j'imagine d'autres types de livres d'histoire, inutilisables, fatras de micro-traces, tous absolument testimoniaux et scandaleusement menteurs, une bibliothèque d'Alexandrie pour une journée, une T.G.B. pour un seul mort, le fourmillement.
        -Vu que ce n'est qu'avec dégoût qu'on retrouve tes livres dans ton usage, auto-cités, mais aussi le retour brutal de la piapiaille dans tes livres...
        -Mais bien sûr Midrash, parce que ça ne s'arrête jamais... Et ça, surtout, étrange pudeur, ça doit rester invisible: alors c'est ici qu'il faut tout refaire, tout reprendre à zéro, pour mettre de côté les bons joueurs, et les mauvais joueurs.
        -Et là, tu me trahis? Je veux dire en repâtelant nos égarements, les miens qui sont particulièrement mis à l'épreuve -ou en tentant l'invraisemblable réplique exacte
        -Même résultat, somme toute... Mais tout revient ici au personnel, je comprend moins bien tout dégoût de l'anecdote?
        -Ffcourse, je te trahis, le moins possible. Le moins. Il n'y a aucune autre solution.
Et je peux te dire que le feuilleton, le bimestriel, quelle extraordinaire présence de ce déplacement continu, pillardpillard inarrêtable, même si seuls les proches peuvent en mesurer la gradation (tu saisis, par rapport à l'anecdote? Il faudrait une bonne fois pour toutes SIGNALER ce qui existe et ce qui a de l'importance dans ce qui existe), la somme des chocs qui font avancer l'anodin vers le tourbillon, et là, les mauvais joueurs vont hurler.
J'aurais tout gagné en écrivant les mêmes choses sous la tenture imperfectible de l'aphorisme, de l'essai, du généralissime, et surtout pas avec cette morue impossiblement sotte et ma baignoire pour scénario...
Le Valérysme, voilà qui sous la grande grande teneur -grande, j'acquiesce, je ne vais pas chier dans la soupière- n'aurait pas pu être cité sans rougir de l'ombre piétinée de Dreyfus s'il avait été dans cette manière-là, mienne définitivement; les méthodes valérystes sont exactement celle qui, par excès, aménagent dans l'inversement aberrant des précautions, la coupure.
        -Possible que tout soit là... Possible aussi que ce soit la merveilleuse exception... Il y a quand-même là-dedans quelque chose qui est imperméable à l'action du goût, une sorte de devenir patrimonial objectivé, une participation aux frais de repas; étrange pays dans lequel toute forme de goût est associée à l'orgueil national d'avoir été déjà goûté; aucun pays comme la France qui puisse se leurrer sur l'impact de son discours en échos répétés à la surface du monde; l'orgueil national, confondu étrangement avec l'appareil individuel (solitaire) du goût, tend à faire croire aux habitants de cette nation paranoïaque que le monde attend son souffle pour se mouvoir; toute activité individuelle y paraît subordonnée au goût français, une image de fourmilière cérébrale dans laquelle le langage serait devenu un échange de phéromones certains; ici, tout devient rapidement patrimoine pour peu que le mort ne soit pas devenu un mort tout-à fait mort, qu'il ait été relégué comme vivant dans la société des morts pour réintégrer la société des vivants de façon posthume; et là, le Valérysme, j'accuse... étrange pays où la langue se croit exister au point d'exiger un serment d'allégeance à tous ceux qui la balbutient, qui n'en finit pas de s'éteindre à force de se répéter qu'elle existe, qui croit si fermement en son autorité que, rigidifiée, elle oublie sa formation et son devenir Incroyable pays où le goût est devenu une affaire si collective, que celui qui choisit parait choisir contre le goût.
        -Et le non-Valérysme?
-Je reviensdans ce cas à la poupée, mon défouloir, pense-t'on. Je n'aborderai pas même ceux qui se raccrochent au vaudeville pour me peser, et il y en a; on mange ce qu'on aime et l'agueusie couvre le monde. Je ne suis pas surpris, mais, tout de même, abattu, découragé... Jérémie m'a dit un jour "Tu auras des lecteurs lorsque les morts liront", mais ça n'avait à ce moment-là pas de commune mesure avec la perte sèche qui m'abat maintenant, rien d'autre, à ce qui me semblait, d'autre qu'une vague plaisanterie discutable, et il rajoutait, il l'a fait à plusieurs reprises lorsque j'abusais de cette critique, de cette analyse éperdue issue d'une panique sans mesure devant l'insignifiance
        -C'est contradictoire avec ta pratique du détail incongru et envahissant?
        -Pas tout-à fait, mais c'est tout de même ceci qu'il me disait, lui aussi, et il le faisait avec la certitude de celui qui ne mise jamais sans avoir secrètement ouvert les urnes, avec l'assurance de celui qui se dispose toujours, dans la farce et les suffrages des vainqueurs, la possibilité qu'on lui foute la paix, il surenchérissait sur cet écart bouleversant "Je suis anecdotique, tu es fondamental", et, c'était l'évidence même, il avait raison de moi -toujours- et n'en tirait qu'une affliction acharnée contre toute tentation du pouvoir.
        -Tu comptes faire quoi? Lâcher?
        -Lâcher... Tu sais bien que non, lâcher quoi? Non, ne laissons pas supposer que je sois vraiment à la source de ce prétendu pacte en rupture, au contraire, je vais recomposer, la traque du moment où ça s'est détendu brutalement, je vais tenter de suivre les accrocs, les moments qui ont pu laisser croire qu'il y avait un accord, un contrat, et les moments où je suis supposé avec rompu cet accord et dénaturé ce contrat qui n'a jamais vu le jour...
-C'est un affaire de langue secrète, de confidence; probablement le dégoût de la répétition des choses et de la formulation des choses... L'illusion du partage.
        -Mais à ce point, c'est la vie-même qui poursuit son inconséquence dans la roue des couleurs changeantes: pourvu que ça bouge!
        -Mais si tu m'y met, moi, dans ton chiffonnage, et tu m'as dit que c'est ce que tu faisais, ça donne quoi? -Rien de plus clair, non? Tiens, voilà la première page... Observe ce qui, à chaque fois, est inscrit entre les parenthèses
-Mmmoui... Laurent... Guillaume, Julien, Rozenn. Riew... Chiffon
-Absorbé. Si j'ai pu être coupable un jour d'avoir constitué de toutes pièces une poupée de chiffon dont je suis accusé de l'avoir rendue assez idiote pour qu'elle ne puisse pas me contester, alors ce quiproquo-là dévaste toute tentative littéraire; non: on ne peut pas s'arrêter là, être grossier à ce point, d'autant que le contraire serait absurde... (Mais le contraire est absous, il fait humble; "Hihi Zoller plouf! Plouf!", par exemple, et là c'est encore le retour à la grande vie du scripteur! Et encore, Sollers est très loin d'être un exemple scandaleux).
Et si j'ai pu être coupable un jour d'avoir fait d'elle, la poupée, une maîtresse de carnaval dans le désastre, alors c'est l'entièreté des panoramas de crise qui serait annihilée dans le roman, parce qu'il n'y a pas de crise du panorama, de cristallisation des échecs ou des réussites, mieux illustrée que par le trafic du coït. Mais tout ceci est absurde. Et pourtant, je ne saurai sans doute que trop tard si c'est ou non la bonne méthode, s'il n'y aurait par hasard aucune méthode fictionnelle plus juste qu'une autre, si je ne suis pas en train de me couler. Voilà en tout cas le dernier état de ma conscience: le chiffonnage , comme je le disais, c'est le grand socle, la base pour qui veut tenter de fuir la sottise des sentences, c'est la mise en tension de ce qui est le jour, la fréquence et la teneur erratique des rencontres, le désarroi, et le dialogue, chiffon des brassages, remplaçable à l'infini dans l'existence mais justement conjuguante et irremplaçable fonctionnalité armée du discourt écrit, Pnine, Oblomov ou Bardamu, Tartufe, Torless, Dedalus ou Raskolnikov, mais je vois bien où ça a lâché...
Nabokov ne mêle pas la tambouille, ne se consacre pas à la figuration, il n'y a évidemment pas de Miméto-Nabokov qui encule Pnine (Dieu Soit Loué!), et je ne m'égare pas, tu comprends; je n'attend pas des analogons et des slogans partout, des Céline à tous les étages, c'est exactement le contraire dont je parle; l'observation du mécanisme de séparation en marche; Pnine: la fissure, aussi infime soit-elle est inscrite à l'ordre du jeu, pour faire vivre les archivistes, pas les lecteurs, Proust n'est pas dans l'interférence parce que justement il écrit son fauteuil de rapports, d'archives, on ne pourra pas se tromper parce que la modélisation est inamovible, le plan, et ça, c'est consacrant, ça saute aux yeux, ce lieu où tout s'éteint dans le commentaire composé.
        -Mais il n'y a pas qu'une possibilité!
        -Non, mais c'est la mienne que j'étaie ici, rien ne s'y fait pour le renouveau de Proust ou Nabokov, tu t'en doutes bien, ce serait une plaisanterie, irresponsable et arrogante; je trace le périmètre du lieu d'où je parle, voilà tout. Mais la poupée, la conjonction énervée que j'ai donnée sexuelle -et il me répugne encore d'avoir à abâtardir ça pour le démaillage- est la plus précise ET la plus panoramique possible.
        -Mais le passage, le passage à l'écriture engage forcément la distanciation de la simulation, alors, te voilà coincé: tu ne veux pas entendre parler de la vie dans le roman
        -Certainement pas
        -Et tu veux y être visible?
        -Non, le mécanisme lui, le glissement de terrain doit être visible; procuration de la simulation: éclatante; lieu du scénario. Mais je me rend bien compte que quelque chose obscurcit mes explications, et il y effectivement, passé sous silence, depuis le début, les raisons morales de ma position... Une fois encore, je décadre, on se promène, et on conclut... D'accord?
        -Méthode.
        -Prudence. Aménageons, sans quoi nous commencerions à nous emmerder. L'énervement de la prose ne DOIT pas être proche, les règles de la convivialité veulent la distanciation, bon. Il y a effectivement un grand moment de balance, et ça, ça se passe entre le langage et la langue et, simultanément, entre l'oral et l'écrit, rien de plus terriblement répété et pourtant insaisissable. Pour la première et sans aucun doute la dernière fois, je vais faire appel à l'illustration qu'offre l'enchaînement de certains événements de ma vie pour éclairer quelques détails; qu'on ne se méprenne pas sur ce qui n'est en aucun cas un appel fait à l'amélioration temporelle de l'être, à l'expérience: ce que je fus, je le suis encore, seules les possibilités s'épuisent pour le jeu des formes vers la mort.
J'ai cru longtemps (dans la douteuse suprématie de la jeunesse sur l'ordre) n'avoir que des droits, et aucun devoir; c'était évidemment une position aussi extrême qu'irrecevable (dangereuse); non seulement j'observe, mais j'encourage -et c'est une position non moins extrême- le fait de n'avoir que des devoirs et aucun droit, ce qui signifie: je m'engage parce que je fuis l'apparente neutralité des droits (que l'on confond avec les possibilités) pour épouser le danger qui fait vie, celui de se tromper possiblement de devoir. Et de même, aussi curieuse que puisse paraître cette comparaison, lorsque j'étais adolescent -et ceci encore sous sa forme civile- je développais aux épreuves orales des formes subtiles et enjouées qui m'effrayaient dans les épreuves écrites, j'ouvrais un ensemble d'éventualités, de ressources orales qui étaient découragées d'avance dans l'écriture: longtemps, je pris un soin patient et voluptueux à être l'orateur le plus indiscutable et -du moins en étais-je persuadé par l'effet (indésirable, finalement) d'adhésion que j'emportais- le plus brillant possible, et je considérais l'écriture comme un mal nécessaire dans lequel j'évoluais avec une lourde difficulté, avec des moyens dont les artifices étaient plus visibles encore que la bonne intention détestable et fatiguée à l'avance qui me dirigeait. J'étais peintre.
Je ne peux toujours pas décider si en aucun cas j'avais tort ou raison de distribuer tant de patience et de jubilation à cet exercice permanent, à cette éloquence quotidienne, bien qu'aujourd'hui il me paraisse si irréfutablement vain, si nécessairement perfectible; de jour en jour, je me surprend à balbutier sans cesse, de plus en plus souvent, à regarder l'adversité orale avec une tristesse provoquée par l'abandon, le désaveu du goût pour l'oralité, je m'observe m'étranglant de plus en plus fréquemment, préférant l'échéance, la démission momentanée (bien qu'il s'agisse le plus souvent d'une défection définitive qu'un dernier sursaut d'orgueil m'interdit généralement d'affirmer être telle) et je suis lentement stupéfait d'observer combien je suis devenu peu à peu le plus médiocre et le moins persuasif des orateurs, le moins convaincu lui-même -surtout- que l'oralité puisse me procurer réconfort ou triomphe, enthousiasme ou connivence, en bref, quelque forme que ce soit issue d'une prouesse possible de l'exactitude.
Contrairement à Ulrich, j'ai probablement commencé à écrire lorsque j'ai vu gagner aux courses "un cheval de génie"; pas d'illuminismes, anti-épiphanie, pas de larmes ni de pompe, mais surtout, pas de sarcasme silencieux pour la simple raison qu'il n'est plus temps. Ceci ne signifiera jamais la suprématie d'un mode sur l'autre -écrit ou oral- en matière d'exactitude, mais tout simplement que l'illusion même d'être exact s'est dissoute dans l'oralité.
Ma langue écrite, sauvée par la situation /la position/ plus claire de la fiction a été épargnée par l'idée même d'exactitude et j'ai gagné le loisir et le goût de poursuivre l'écriture sans rien espérer d'elle. Car j'aurai passé en fait un nombre qui me semble maintenant incalculable, mais qui est en réalité si insuffisant, sans doute, d'années à parfaire, ciseler, parachever ma langue maternelle, à l'approfondir parce qu'elle ne m'est jamais apparue claire, évidente, pas plus que les rapports despotiques que j'entretenais avec elle; despotiques de toutes parts, et pour le goulet dans lequel je m'étrangle, et pour les errements dans lesquels je l'entraînais. J'ai donc épuisé ma gorge ma mémoire mon entretien à tenter de parler "vraiment" ma langue, sans bien prendre en considération le fait que ceci allait m'acculer à ne plus pouvoir la parler nulle part ni à personne.
La somme des investissements singuliers -et souvent, j'imagine, erronés, foulant des mythes pour en répertorier et me conformer à d'autres- l'accumulation (la collection) des subtilités baroques et des pièges désirés, l'ensemble des tissages de plus en plus intimes tendus dans ma langue allait m'amener à constater que je l'avais rendue désormais incompréhensible, par excès de zèle, à quiconque. Le moins réconfortant en ceci est que si un être brutal et grossier pourra toujours -quel qu'ait été son cheminement (grossier et brutal) à travers sa langue- comprendre un autre être aussi borné et brutal, il n'en sera jamais de même pour qui s'est vraiment soucié de sa langue: celui-là s'interdit non seulement d'être entendu parmi les êtres grossiers et brutaux (sous peine de mort), mais il s'interdit aussi de parler avec un autre être aussi soucieux que lui et qui aura touché, au bout du compte, à la même pointe extrême de la solitude linguistique.
        -Hmmm... Tableau 1, le désaveu; tableau 2, le ratage... Il y a un problème, Laurent: l'ensemble de ces désastres somme toute confidentiels n'est dû qu'à la nécessité de les reproduire, de les rendre publics... Ce que je veux dire, c'est qu'en dehors de la raison publique, rien ne semble te constituer toi, dans la perpétuation de l'écriture; non seulement je conçois, et peut-être, je désire cette continuité, Soit. Mais ce n'est pas le problème; le problème c'est: tu ne peux pas légitimement te foutre dans le cortège de l'inviable, et affirmer ta position invivable!
        -Attends, on ne peut pas renoncer de cette façon, quel que soit le prix de la défaite... Bien sûr, que ça me solidifie; il serait aussi inadmissible de s'entendre dire "Tu es bafoué et écrasé dans ta langue? Soit muet!" Qu'il est odieux d'entendre quotidiennement le circuit de Cordicopolis (voir Ph. Murray), celui de l'auto-célébration dans l'enthousiasme, proférer avec mépris: "Tu te plains de ton habitat? Fous le camp!", ou plus fréquemment encore "Tu es dans l'horreur d'être vivant? Pourquoi ne te suicides-tu pas?". Et c'est bien parce que j'ai fermement décidé d'y rester, aussi fermement que j'ai décidé de rester vivant dans l'horreur, qu'il m'est nécessaire -et j'ai à ce sujet plus de droit que n'importe qui- de rire au nez de la faillite; de sombrer avec elle sans jamais avoir cessé de tenir ma place qui est celle, à chaque fois qu'il m'est possible de le faire, de la désignation d'une frivolité tenace qui est la source de toute horreur. Le jour où seront éclairées la frivolité et la faiblesse d'esprit d'une ahurissante limpidité -ce que nul n'avoue- comme cause de l'horreur, le jour où sera éclairé le gouffre d'échelle qui sépare la légèreté d'esprit de la chaîne gigantesque de ses conséquences, ce jour où il sera entendu que la faiblesse virevoltante des esprits les plus lisibles, où qu'ils soient, s'accomplit dans l'absolument non-légère et absolument non-frivole rampes d'Auschwitz... Je perd... Il n'y aura pas ce jour. Personne n'admettra jamais avoir élu la simplicité d'esprit comme dignitaire. Le simple est toujours loué ailleurs, où il n'est pas, pour opacifier l'infecte permanence de cette simplicité-là. Brouillage que rien ne fatigue.
Alors, comment est-ce encore possible?
Qui a dormi, tout ce temps? Du voyage? C'est pire que trop, ou bien pire encore que trop peu; de l'émotion? Mais sommes nous bien du même état? Du même siècle? De la même espèce? Alors après tout ce travail, l'interminable laboratoire des possibilités, après Dante, Shakespeare, Cervantès, Melville, Céline, Voltaire, Sterne, Diderot, Freud, Bataille, Joyce, Proust, Valery, Kafka, Artaud, Blanchot, Bernhard, Pascal, Montaigne, Jarry, Roche, Guyotat, La Mettrie, De Maistre, Nietzsche, Klossowski, Gombrowicz, Burroughs, Sollers, Sade, Duvert, Rabelais, Wittgenstein, Deleuze, Vachey, Caillois, Grass, Cummings, Lucrece, Beckett, vous voulez être émus?

        Finalité ordinaire de l'absolument inordinaire, nom de Dieu, encore un: vous êtes avec eux, alors?
        Alors, foutez-moi le camp, atomisez, pulvérisez-vous, donnez-moi la paix en ne vous occupant plus de lire, vous seriez encore capable d'écrire. Dernier échelon de l'autodafé, à peine visible; communication à tous les étages, en douceur, union du babil, incurie POUR grammaire, emBOBINisation générale... Mais qu'ont-ils tous, que s'est-il passé exactement pour qu'ils se mettent tous à prendre la page, à y aller de leur compendium, Céline voyait les magistrats et les médecins dans tous les tiroirs d'éditeurs, mais s'il savait! S'il avait vraiment imaginé où tout ça pourrait aller...
Ne vous occupez plus de livre, peuple ému, ne vous mêlez pas de mon métier! Vais-je m'introduire derrière le dos des laborantins, avec mes petites analyses d'amateur: "regardez, ce sont mes recherches personnelles, et oui, c'est pas encore tout-à fait ça, mais qu'est-ce que vous en pensez? Pas mal, non? Je me suis bien équipé, superbes éprouvettes, et oui, c'est ma propre urine, évidemment, que voulez-vous, on commence tous un jour comme ça, non? Bien sur le matériel d'analyse est encore un peu rudimentaire, mais c'est si vrai, j'ai beaucoup travaillé, j'ai pu vous trouver le taux d'albumine avec exactitude...
Vous allez pas me dire que vous croyez encore dans les trucs de spécialistes? Et l'égalité? Moi aussi, j'ai le droit à l'urologie! L'hématologie! La logie! Non? Comment ça, non? Elitiste! Thésauriseur! Pseudo-intellectuel1! Juif!"
        Massacre des équivalences dans une nation de schizophrènes, je suis calcifié dans ce babillage que nous devons en partie à la sanctification sartrienne; non, je ne suis absolument pas un homme que chaque homme vaut, rien ne me vaut parce que je suis bien incapable de valoir, et, à fortiori, puisqu'aucune économie ne se fera sur mon dos, d'équivaloir. Larges en mamelles et nulles en cervelles, les idoles de cette foule ont tout de ce veau d'or qui ne fit que masquer un éloignement incompris par une substitution imbécile de Moshè à Dieu, le moins y vaut pour la somme, on n'y rit que par la procuration d'y avoir ri à la même heure devant le même programme; pas étonnant que la conscience s'y épuise; j'ai vu une nation entière se lancer des phrases post-humoristiques avec l'équivalence de l'humour; j'ai vu des signes incompréhensibles pour qui n'est pas téléspectateur, devenir l'essence du rire; J'ai observé avec crainte un pays entier dans la synecdoque se signifier par un mot ou l'évocation d'un mot, d'une caricature fugace, un coup de sifflet ou un haussement d'épaule médiatisé. J'ai vu des coutumiers du raccourci pris dans le Grand Champ Distributif, épanouis parce qu'ils avaient pu se faire savoir qu'ils regardaient la même chose au même moment, et transformer la dynamique de la phrase en statufication humoristique, et c'est ici que je redouble: peuple schizophrène, objet d'entomologie, qui ne rit plus que du spectacle quotidien de la scène du rire... ils auront dans le "télé", perdu la distance.
        -C'est la même image que celle du monde d'Éphèse2 et des circuits d'auto-observation?
-Une étape.
        -"Quand les morts liront"... Un renversement aussi exagéré... Le vivant ne lit que des morts?
        -La mort même... Comme je le disais pour Valéry, un va-et-viens. La trappe de l'écriture, une langue de mort, divers systèmes d'enterrements, et c'est la porte largement ouverte au babil des oiseaux, pour la vie. Mais il faut bien se rappeler où nous vivons, bien voir que les vivants, ici, sont sur tous les plans encombrés par leurs morts, constater le dégoût méprisant qui fait grimacer devant ces ruptures incongrues, pour comprendre l'état de stupeur imbécile de nos pauvres modernes devant la question de Dieu, devant Dieu.
-Les cimetières seront eux-mêmes ensevelis, et pendant que tous les morts dépouillés brûleront loin de la terre, les vivants trafiqueront l'échange des reins, des historiettes, des identités, des yeux récupérés soigneusement...
-Pour alimenter la Reine Perpétuelle... Là, il faudrait peut-être relire "Femmes", il n'y manque pratiquement rien, morts procréatifs, transvasements continus, peut-être relire "Le 19ème..." de Murray, aussi. Mais lisons-moi, restons un instant sur le cimetière, rien de plus éclairant:
        longeons sans crainte le muret chapeauté de pointes de cyprès, franchissons-le en direction des toits hétéroclites de ces recueilloirs incongrus: là, au moins, nous savons où sont nos morts, au coeur de la cité des vivants: leur imperturbable cité, ils ne sont pas en train de galoper dans l'au-delà, de frétiller dans les couloirs des transmissions ou s'ouvrent des bouches télescopiques de protoplasme pour la rencontre bivalve, entre vie et mort, ou Dieu sait dans quel débarras moutonneux où les repoussent les épigones de la Grande Purification Générale (flammes pures!); comment ignorer leur fin? Leur dessein? Comment ne pas voir se dessiner un projet à la hauteur de leur mal? Après nous être vu offrir pour bouillon de devenir-hors-de-Dieu cette horreur sans nom...
        Cette figurine blanchâtre, cette horreur détumescente de l'âge d'or, toujours la paranoïa de l'origine trahie, manquante, l'androgyne (et malheur à celui, ici, qui ne lui reconnaît pas tous les charmes et tous les mythes!), je veux dire après nous être entendu glorifier cet hybride-là du sexe paritaire/unifié, voir se profiler un nouvel androgyne (c'est-à dire encore une fois une parité congédiant l'unité de chacun des pôles, qui nie le pôle en l'absorbant sans jamais baisser le drapeau de l'union, présence fantôme, en s'absorbant, se diminuant, se dissolvant dans l'autre pôle)... Un androgyne atroce, définitif; transfert, psychopompe: l'androgyne MORT/VIE.
        Curieuse société malade qui n'en finit pas de s'appareiller pour ne plus se voir, se voir mourir... L'obsession micro renvoie la surface sensible du monde, c'est la plongée tourbillonnante entre les plaques de verres qui coincent un ensemble de traces rassurantes, lisibles, ordonnées et redondantes (dit-on)... Dans le coeur du moteur, brisures d'atomes, plus un seul véritable souffle, par exemple, qui ne révèle l'immense absence de tragédie de l'évolutionisme... Et, bien entendu, pour que tout ça soit rendu possible: coup de pompe dans le cul de l'autre densité, pas moins tourbillonnante, enchaînement des orbites d'électrons affolés, dénoyautés, (valse de l'espèce), inaptes au centre et au rangement, d'où naissent alors les multiples ligues, qui se relâchent, se détruisent, mais ceci sans cycle: affolées, chapelets des corps qui s'écrasent aveuglément sur ses murs de protection; je note que les enterrements sont suivis aux États-Unis par des enfilades d'automobiles, lourdes chenilles silencieuses glissant sans plus voir les cercueils...
        Mais il ne m'étonnerait pas que l'on voit surgir un jour le nouveau style, ("Old style, Winnie?"), une téléparade, ensevelissement des coffres de bois clair sur cassette vidéos, et enterrement en famille, après le repas; dans le même, le seul cadre désiré, le seul champ possible pour limer le monde dans toutes ses circonstances, dans lequel un peloton attentif et distancié observe le défilement fantomatique et lointain du corbillard sur l'écran, qui diffusera quelques minutes plus tard la résorption de l'ensemble du monde dans son simulacre sans mort; une fois le problème réglé, parce qu'il fallait d'abord réduire le champ de façon définitive pour réduire le monde sans que personne ne s'aperçoive du trucage, ou plus exactement, de manière à ce que chacun se soit vu délivré sans honte un passeport pour le trucage, alors seulement le but pouvait être atteint: interchangeabilité absolue des corps et des certitudes, filet roucoulant des langues mortes et des paysages... Poche cousue.
        Mais là encore, je me trompe dans le système, parce que filmer les morts (je suis en train de dire: les environnements des morts), ce serait encore trop voir; non. Impossible. On n'atteindra pas le but comme ça. Ceci aussi sera, petit à petit à congédier du paysage, c'est de l'autre côté que ça filme... Puisqu'il ne faut qu'une seule embouchure, originelle, et surtout pas de fin. Exemple? Yousouf me dit qu'en Turquie (et probablement ailleurs, mais je m'en tiens à mes maigres informations), les femmes n'y sont pas... Le bas côté des femmes c'est hors de l'enceinte, en tout cas hors de la cérémonie (les cérémonies contemporaines ne sont huées que lorsqu'elles ont l'affront de porter du sens) aucune intrusion durant l'ensevelissement des morts de leur sexe dans la coupure, car cette couture: la réparation des engendrements, n'a rien à faire ici... Et les choses sont bien à leur place.
        On ne peut tout de même pas gagner sur tous les champs de bataille, avoir conjointement la ridiculisation du guerrier vivant et la consécration du guerrier mort! Elles n'ont rien à faire avec les morts parce qu'elles sont responsables, tu comprends: il n'y a que chez les anciens combattants qu'on voit un jour un bourreau avoir le droit à la célébration de ses propres victimes, comme on dit avoir son droit à la différence; mais là, c'est trop grave: interdiction de parader devant les morts après leur infliction d'avoir du se soumettre à la source (la règle) des vivants à chaque occasion de leur vie, aucun moment où la paix leur ait été laissée, elles ne peuvent pas, non plus, être l'avocat, le procureur, le juge et la victime. Les dépositrices exclusives de la filiation (nommer la filiation) ne peuvent pas être debout devant la fin du nom. Mais ici, maintenant, on filme les accouchements en série, le culte vidéo s'ouvre devant l'ouverture, et ce sont désormais les nouvelles archives: plan serré sur des milliers de vagins surplombés par la béance du sourire vainqueur des parturientes qui ne permettront plus jamais qu'on leur dispute la gloire de n'avoir laissé à leurs petits phallus que le pouvoir de tuer et de venir mendier leur rachat à genoux, caravane des grottes vidéos miraculées, le miracle sans miracle toujours recommencé toujours miraculeusement sans miracle, miracle des miracles:
le miracle ET le recommencement du miracle devant le carnaval humilié des estropiés du front réclamant le retour, la renaissance, manchots phalliques touchés par la grâce de la mère, Soubirous vidéo pour les seules archives; plus de querelles, rassasiement général de l'appétit originel, un soulagement dans la cohue...
        Et il me semble évident que cette vidéothèque-là ne laissera pas même une chance à l'autre, celle de la suite, du nombre des morts que j'esquissais sans y croire, de faire appel à la conscience commune. Parce que l'incinération générale est un appel définitif fait à la disparition de l'encombrement des morts, pour qu'un peuple ne puisse que se regarder naissant. QUE naissant.
        Des morts, il n'y aura plus aucune trace et nul ne s'étonnera plus de mourir (d'être mortel) puisqu'il n'y aura plus de morts. Il suffit d'observer le maquillage de leur substance, de l'Avoir été, où nul ne veut se reconnaître: j'entend dire que les morts sont trop nombreux pour être des morts; j'entend dire qu'on peut ensevelir quelque chose qui est un homme, mais pas mille choses qui sont mille hommes; j'entend dire qu'un légiste peut oublier ce qu'il coupe; j'entend dire que la mémoire ne supporte pas l'un; mais aucun homme ne peut disputer au mort autre chose que sa propre vie contre la perte de la vie de l'autre, et voici au moins des gains à égalité. Cet orgueil ou cette désinvolture qui lui fera narguer le mort ne lui donne pas la possibilité de lui disputer son CORPS contre l'autre, lui disputer sa substance (ce qui fit être), et quand bien même il le pourrait, quand bien même son orgueil (dérisoire et militaire) et sa désinvolture (oublieuse et imbécile) lui accorderaient ce pouvoir, il aurait le devoir de refuser. Il n'en aurait aucun droit. Et s'il s'en donnait le droit, le mort n'en perdrait rien, car seul celui qui ôte du corps du mort sa substance d'homme en sort diminué.
        Le mort est intactement un homme mort, c'est l'orgueilleux, ici, qui meurt comme homme. Mais je vois bien que j'interdis qu'on me suive, que je vous entraîne dans la maille trop serrée d'un monde qu'aucune forme de récit ne peut entamer. Il va falloir clore sans attente, pour rendre possible, plus tard, l'extrêmement fragile fermeture du récit...
        Notez-bien que je regrette de ne pouvoir resister que dans l'esquisse, le relevé du désordre, condamné avec ça à la plus grande des confusions. Je n'abandonne pas. J'abandonne.
 
 



NOTES

1 "Pseudo-intellectuel", et ici, déjà, plus tout-à fait l'intellectuel qui ne touche qu'à peine au vénérable; Tiens donc! Et pourquoi pseudo? Evidemment... Intellectuel, tout court, il y aurait probablement un des derniers sursauts de la honte, lèvres mordues pour ne pas tout-à fait avouer (plutôt dire bas) l'objet de sa haine, parce qu'il est venu le temps de l'euphémisme, la haine-litote; intellectuel tout court, pour injure, est imprononçable, ça sonne un peu trop sale juif, n'est-ce pas, ça contient sa part d'incongruité -révélation brutale de l'objet-pas-là- et ça ne doit surtout pas s'éclairer, parce qu'entre-temps, après tout, la honte (l'après-guerre en quelques sortes) est vouée aussi à l'effacement, alors, en attendant... Mais quand même, "pseudo"?, vous le RECONNAISSEZ, alors? Étonnant, cette façon de distribution/reprise instantanée, vous m'avez reconnu (c'est votre haine, après tout!), mais non...
C'est faux, bien sûr, tellement énorme; interminable et banale pompe de l'énormité qui gonfle à mort le veau d'or pour ne plus le faire rentrer dans le champ, afin qu'aucune faute jamais, ne soit VISIBLEMENT réparée, mais alors... Si ce n'est pas moi, moi "faux", "pseudo", qui est-ce alors? Où est-il? Evidemment... La position globalisante de l'intellectuel contemporain est le produit de ce 19ème siècle qui, faisant, au nom du libéralisme, éclater les structures cloisonnantes de l'observation limitée des classes par elles-mêmes, leur propose de se frotter désormais à la multiplicité des classes; la mesure se perd dans l'effroi de n'être plus conjugué à la somme des semblables, parmi lesquels l'ordre, au moins, ne semblait pas devoir être menacé, et il n'y a effectivement rien de plus inquiétant pour un être parvenu au sommet de sa classe que de constater avec amertume qu'une autre classe existe, globalement supérieure à la sienne... Devant déléguer avec honte le pouvoir qu'il avait gagné à cette nouvelle classe, il cherchera ailleurs que dans sa volonté le responsable de sa disgrâce. Et celui qui surfe sur l'ensemble des classes est toujours soupçonné d'appartenir à la plus puissante d'entre elles; de même, celui qui n'entre dans aucune d'entre elles, surtout s'il a l'arrogance de les trouver toutes misérables.

2. Voir Bank-writing & Cut-stories, in La Parole Vaine N°4