Jean-Christophe PAGÈS


Monsieur Marc & Maurice

 

il va sans dire qu'il pleut trop finement sur ce qu'il est demeuré possible de recouvrer se souvenant pour qu'il soit loisible au requérant d'obtenir le souhaité de la conscience papillonnante de son obligé cet autre il à son tour entré en présent postérieur le sujet de mémoire Bergson l'impersonnel tout singulier partant nuageux troisième personne singulière absente du bouquet objectif et pardon asymptote E.T.

On m'appelle On peut m'appeler l’homme caoutchouc : « pourquoi ma tête de lune à la peau claire se répète-t-elle comme un clairon ? » On dirait qu’elle est vide qu’elle ne peut pas penser On dirait qu’elle est faible et molle et inactive et poudreuse

I. portrait d’un homme qui passe tout son temps (il est trop nerveux pour continuer comme ça mais il fait des contorsions) : la pierre sur laquelle il est assis peine à porter son poids il se contredit se débat et se traîne On dirait qu’elle ne veut pas sortir qu’elle n’a rien à dire croit-elle une chose voit-elle On dirait qu’elle n’est pas là, amusée, dans un cercle noir
Maurice (sa main humide) était banal, il ne voulait pas, je voulais être mieux, en dépit des apparences, Maurice n’en avait pas, je n’avais rien, j’étais là à croire des choses spirituelles [j’essaie de réfléchir à quoi je réfléchis je voudrais réfléchir mais je n’ai rien à réfléchir comment fait-on pour bien réfléchir ? j’essaie je voudrais avoir une réflexion brillante et utile pour avancer je me mets en position (c’est comme penser) problème je n’ai rien à réfléchir car je n’ai rien à faire je ne fais rien donc c’est facile contradiction ça ne sert à rien de réfléchir quand on n’a pas besoin car je n’ai pas de but je ne cherche pas à faire quelque chose je ne cherche pas à concevoir composer élaborer je voudrais réfléchir pour le fait pour la position l’activité mais je n’ai pas d’objet je ne peux mobiliser mon attention c’est difficile je voudrais faire comprendre que (c’est difficile) je voudrais avoir quelque chose idée projet construire par exemple une argumentation solide que je pourrais aussi défendre comment dire la pensée est vague, normal la pensée flotte] On dirait que ma tête est loin (qu’) elle ne peut se concentrer se fixer un sujet exercice (qu’) elle est dissipée (elle a des limites des bornes –ne pas les dépasser ni les franchir –ne pas passer à travers champ) On dirait qu’elle s’échappe qu’elle ne veut pas creuser aller loin développer elle n’aime ni le flou ni le tiède
Marc était orgueilleux, j’étais orgueilleux, comme il en existe, Marc était risible, je me débattais, moi-même qui voulait toujours autre chose, je m’agrippais. Maurice n’avait pas l’esprit nécessaire, j’avais des limites, je voulais passer de l’autre côté, je croyais pouvoir y arriver, à force elle ne dit rien pourquoi refuse-t-elle d’avancer ne veut rien muette & ronde (un silence autour d’elle) une chose bute sur ses parois (cogne et) n’en sort pas pour être dite des lignes de fuite partent de son centre heurtent son enveloppe rebondissent à l’intérieur reviennent sur leurs pas repartent
Maurice a tout fait mais il n’était pas quelqu’un, j’ai toujours cru que je valais mieux. Marc le prétentieux, je ne me poussais pas quelque part, je ne trouvais rien qui puisse m’aider. Maurice allait banalement avec au-dessus cette croyance qu’il pouvait être autre chose elle n’est pas organisée elle ne raisonne pas (elle seule sait ce qu’est le poids d’un homme qui ne se ment pas le vrai prix de celui qui ne ploie pas - droit comme un piquet)

II. portrait d’un homme qui n’aime pas ce qu’il fait, qui passe son temps à s’en plaindre mais ne change pas (ça fait un vacarme du tonnerre ça fait du feu) : il est invivable -->bouger son cul
J’ai fait des efforts. Marc était paresseux, je voulais tout. Marc le disait sans le dire, je ne me plaisais pas dans cette condition mais je n’y étais pas si mal, il fallait qu’il se passe quelque chose. Marc n’était jamais satisfait, je retombais dans mes travers, travers, je savais qu’il y avait quelque chose que je ne franchirai pas Sa construction n’est pas solide elle ne se souvient pas ne veut pas se souvenir ne parle de rien (j’en garde un souvenir affectueux mais vague) « il faudrait y faire un trou, percer » on verrait revenir les histoires goutte à goutte on verrait ce qui coince les bouts (un paquet) -la vie lente + la vie tiède + la vie molle + la vie plate + la vie grise = la vie dans les chaussettes- (reprise) à quoi je pense quand je pense ? je ne vois pas à quoi ça mène de penser, c’est mieux de ne penser à rien, quelle est ma pensée ? est-ce que j’ai une pensée ? pas la moindre valable, je ne vois pas, ma tête est incapable d’assembler deux pensées, pas envie de penser, je n’imagine rien, le bruit qui m’empêche, disperse la pensée, le bruit me gêne, fouillis désordre à l’intérieur, m’empêche d’avoir deux pensées, je ne peux rien suivre, je perds ma pensée, je ne peux pas voir, je ne peux pas rester sur une (seule) pensée, je ne peux pas, le bruit, je cherche des excuses, j’ai bien raison pourquoi ne peut-elle formuler On dirait qu’elle est vide mais au fond bien au fond

III. portrait d’un homme ventru mais qui ne fait rien (elle est bonne celle-là) : « il se pourrait bien que son cœur ait besoin d’un peu plus de place que chez les autres » On dirait que ma tête est incapable d’associer décrire elle est mal installée elle a peur de quoi (elle est convalescente) - d’être une merde - il suffirait qu’elle parle qu’elle dise ce qu’elle a dedans qu’elle défasse les nœuds elle a peur on dirait que quelque chose à l'intérieur lui fait peur et plus elle a peur plus cette chose grossit alors pour ne plus y penser elle la cache engloutie sous une croûte bien épaisse & solide
Marc n’a jamais été sur le point de réussir, la peur de retomber, devenir autre chose, atteindre la chose que je voulais, Marc se regardait trop être, le résultat était toujours imparfait, inachevé, il y avait un début qui aurait encore mérité du travail, pas abouti, j’échouais ça me rassurait [la pensée flotte mais c’est normal parce que la pensée n’a aucune utilité c’est un truc qui vient et puis de fil en aiguille un autre truc qui revient c’est nonchalant la pensée c’est mou moi ce que je voudrais c’est réfléchir faire fonctionner mon cerveau activer pour produire une réflexion j’essaie d’être efficace pour l’utilisation de mon temps et quoi de mieux que de réfléchir c’est apaisant sinon on est une grosse éponge je voudrais être dur et sec ne pas dégouliner rester ferme moi je ne fais pas assez de sport il faut dire la vérité sur mon état physique car je mange trop ce n’est pas raisonnable je devrais maigrir mais c’est difficile car j’ai toujours faim mon estomac est déformé il a besoin d’être toujours plein je sais que je prends des risques car je fume beaucoup je peux avoir des problèmes je dois faire attention je dois dormir manger moins et arrêter] On dirait que ma tête manque de courage qu’elle se plaît à tourner en rond autour du pot a-t-elle des convictions à défendre des préoccupations est-elle ailleurs fatiguée elle est ailleurs la nuit (un tunnel) On dirait qu’elle ne veut pas penser qu’elle craint se méfie pourquoi aurait-elle honte



IV. le même portrait : fumeur avec un nombril comme une bouche avalant toujours : « ses mollets dilatés le posent là glabre et blanc il semble ferme et frais on voudrait éprouver de la main la texture particulière de sa chair il est difficile de détacher les yeux de ses mollets qui évasés disent leur importance » C’est angoissant « le temps pour respirer n’existe plus on ne respire plus on est pris -la végétation- nulle part où aller le silence n’existe plus on est envahi l’air pour respirer n’existe plus le souffle le vent la nuit déborde la fin du temps les cris me recouvrent traversent les silhouettes serrées inutiles on n’existe plus ( ) je suis une fuite par où tout s’en va c’est perdu nulle lutte (peu d’espace pour combattre) les ombres à la fin nulle part où aller le temps pour penser » elle travaille seule dedans ne dit pas ce qu’elle fait remue les histoires (ne pense pas ce qu’elle dit/ne dit pas ce qu’elle) n’oublie rien ni n’avale mais ça ne veut pas sortir balle de mousse balle instinctive & complexe elle n’y voit pas clair [je le vois je le sens je m’essouffle rapidement je ne suis pas assez vigilant ça ne va pas s’arranger je ne m’y tiens pas parce que j’ai peur de manquer d’avoir faim d’être énervé et ça ne serait pas bon c’est pour ça que je dors mal et que je dois prendre des choses je n’aime pas dormir car j’ai besoin d’avoir toujours du temps c’est difficile] Ma tête ne peut énoncer les choses = paresseuse (curieuse de tout elle cherche) tourne autour de ce qu’il faudrait dire elle ne salit pas, encombrée embrumée vague, muette et ronde (s’arrondit) et fermée gonflée trop gonflée : on s’efforcera de lui parler dans les yeux et d’observer la finesse de son nez, moins indécent

 

V. portrait d’un homme -toujours le même ou un autre- (bien campé sur ses jambes) de peu de volonté : « ne jamais se révéler à l'autre surtout quand on veut rester un secret pour soi-même » Pourrait-elle éclater pourrait-elle se répandre sur les murs en morceaux en bouts elle n’aime pas qu’on la regarde aller difficilement (se taisant) poursuivre pourquoi ne peut-elle continuer, oublie ce qu’il faut dire
Je passais des heures à me calmer. Marc se contentait de la médiocrité qu’il ne supportait pas, le moteur, c’était chercher sans jamais trouver, j’attendais, je m’impatientais, les choses ne peuvent être tout le temps les mêmes. Maurice ne savait pas ce qu’il voulait au moment de franchir les étapes, déstabilisé, il voulait franchir les étapes mais, chaque fois, il faisait marche arrière, je ne croyais pas en moi et pourtant si j’y croyais [je grignote devant la télévision jusque tard jusqu’à m’endormir sur le canapé comme un cochon j’attends le dernier moment je sais que c’est mauvais mais ça me donne des forces je prends mes choses j’attends je vais me coucher j’ai peur d’aller me coucher savoir si je vais m’endormir j’en reprends et le matin je suis je devrais aussi arrêter les choses mais je n’y arrive pas manque de volonté le psychiatre me renouvelle je ne dors plus naturellement il faudrait savoir pourquoi c’est un travail énorme c’est moche ce ventre ça déborde je ne sais pas combien de temps supporter ça moi je ne pourrais pas c’est la clé] Elle vit ramassée sur elle-même secrète silencieuse dans un coin médiocre et orgueilleuse excessive impatiente tourmentée, elle ne montre rien n’affiche que ses faiblesses ses contradictions ne dit jamais la vérité échoue s'enlise se débat bouge encore elle est une flaque fragile comme une flaque sensible attentionnée
Marc a parfois copié mais je ne suis jamais allé au bout car je savais ce que je faisais, ce n’était pas vraiment moi, j’étais bien loin de la vérité. Marc l’éponge, banale éponge, risible, je croyais qu’on riait la conscience papillonnante et l’épée d’Orion



VI. un homme qui voudrait partir mais qui renonce [c’est vrai il ne faut pas mentir mais j’espère aussi être autre chose j’espère changer m’en sortir parce que je ne suis pas au mieux car il y a beaucoup de choses qui ne me conviennent pas je ne suis pas à ma place je ne sais pas quoi faire : péter sur mon canapé jusqu’à minuit en regardant la télévision]

Monsieur Marc & Maurice, l’agneau


VII. portrait : il voudrait être quelqu’un ou quelque chose d’autre (dans sa peau)
[j’essaie de réfléchir et je me laisse emporter en dehors du sujet je m’embrouille je perds le fil je finis toujours par retomber sur mes vieux trucs que je recycle la sauce un morceau là un bout ici]


Le même bonhomme, à tout mélanger, des années plus tard


VIII. qui n’aime pas le changement mais qui veut toujours autre chose (développer) « une vie idiote, menée bêtement, perdue, à ne rien faire, les jours dépassant, aujourd’hui plus abruti, je ne fais rien d’intéressant, gros légume »