La reine, les boules, le répertorieur

Revue rêvée

Le Rêve du déménagement est un texte de 1974 de Michel Butor raconté en 7 parties, comprenant chacune une illustration originale (numérotée et signée par l'artiste) et un texte critique inédit sur l'auteur. Ce texte de Michel Vachey en accompagne la quatrième partie.

Braine-le-Comte (Belgique), Lettera Amorosa, 1974-1975, in-4, en ff. sous couv. de différentes couleurs.

Transcription des tapuscrits: Élie Lebrun

 

 

 

la sphère est le seul volume qui soit prêt à avancer...

c'est un volume qui revient toujours de très loin

ne rien éviter, nous introduire dans les plus infi­mes recoins, traverser les couloirs les plus étroits, ils ont tous une enceinte à abattre...

Nos membres se sont arrêtés de pousser, nous ne grandirons plus.

La marche est la seule machine capable de nous faire briller au-delà de nos remparts...

Que la nuit vienne, surprenne le livre, et le livre devient inutilisable, impensable même. Or je rêve d'un livre qui présenterait lui aussi son côté nocturne.

l'éboulement n'est tableau qui se serait effondré

JEAN-LUC PARANT

 

: je me trouve à l'intérieur de la terre dans un espace très étroit, j'avance en glissant, je change de dimensions et l'espace autour de moi change aussi.

se construit une cage de défense. Celle ci à son tour devient partie intégrante de sa façon de penser ; une véritable prison.

PEVERELLI

Le démiurge sentit pour la première fois couler
ses larmes...

peut s'établir cette demeure où quelqu'un vous attend pour jouer avec vous à ce jeu seul sé­rieux, seul divertissant, où intégrer les billes ve­nues d'autrefois ou d'ailleurs, portées par le vent.

une larme permanente...

peut s'établir cet observatoire où attendre tous pour travailler avec eux à ce travail seul épui­sant, seul nourrissant, où intégrer les foules ve­nues d'aujourd'hui et d'ici, trahies par l'histoire.

MICHEL BUTOR

 



Insoutenable catalogue que celui intitulé Michel Butor et ses peintres (Le Havre, Bruxelles, Nice, 1973) d'autant plus que joliment tendre: le Répertorieur, pour leur amitié, pour leurs louanges et pour leur perte, embrasse tous ses peintres d'une même manducation amoureuse et secrètement terrible, d'un lien musicalement délié, d'une tresse miroitante. Ce que, face au dessin chaque comptine pouvait en raconter, modulant les paysages distincts dans une même tessiture minusculement différentielle, les bandeaux supérieurs et inférieurs l'éloignent sur les vagues des mémoires périphériques, la neutralité chahuteuse d'horizons ni atones ni monotones où le contrepoint se dissout dans un labyrinthe nombreux mais paisible.
Le plaisir du parcours n'est pas en cause ni la beauté des jardins, leur variété, et c'est au piège non pas du catalogue mais du Répertorieur qui rit trop dans sa barbe, barbarement et trop peu, qu'il faudrait se dérober. Cependant on le prendrait bien à tort pour l'âme du catalogue dont il reborde le jeu anonyme, chaque reproduction, à l'inverse de ce qui a lieu dans les Illustrations (et malgré toutes les analogies visibles), venant signer un texte dont elle n'est plus exactement le prétexte mais comme la preuve déjà avancée... Le Répertorieur semblant jouer toutes les fois toutes ses billes mais sans en perdre aucune.

Grave : le Répertorieur parle contre ses peintres. Rassurant: plusieurs le savaient. Alechinsky, Matta, dérobade entendue, dans l'emblème. Inquiétant : c'est par hasard que Francken (la femme aux ciseaux) et Masurovsky (la bobine, le fil, l'aiguille) se complémentent symboliquement. Mais sans compliment, l'inquiétude est bonne. Le Répertorieur fera semblant de faire semblant. Démocratiquement il assigne ses peintres en vignette, et se retrouve en cul-de-lampe.
Comment sortir de l'aporie d'un catalogue où se dessine parodiquement la limite d'une écriture que réamorce la tendresse?

La distance qui sépare le texte de l'illustration est incommen­surable, celle d'une vie, ou d'une époque, au moins. L'illustration, propre à tout illustrer, n'illustre rien, et il n'y a rien à en dire. L'illustration, à la lettre, annulerait ce qu'elle illustre ou s'annulerait elle-même. Le texte implique en son pli le plus
illustre l'illustration la moins dite, la moins dicible, la moins commentable. Toute juxtaposition de texte et de dessin constitue un récit hétérogène proprement non rapportable dont la ligne de crête est le corps, causation fabuleuse. Alors, c'est mythiquement que j'indique deux pôles de la galaxie Butor: Peverelli et Jean-Luc Parant, comme pour en sortir.

On pourra rapprocher le texte des Sept femmes de Gilbert le Mauvais1 et les illustrations qu'en donne Peverelli. Certes. Cellules pévérelliennes et chambres de Marcel. Œil et anuitement, sexe et colombarium, habitacles sourcilleux de sommeil, rêve, ponte, de menaçant plaisir. Dans Répertoire I2 on retrouve une suite de dessins intitulée Naissance 1958 de la même veine que les illustrations des Sept femmes. Piste possible, d'autant plus que Michel Butor, qui «commente» les dessins de Répertoire I, utilise le mot chambre, mot hautement inducteur chargé de passages multiples dans Proust et promu instrument de lecture (entre autres) de Butor lisant Peverelli illustrant une lecture de Proust par Butor. À noter que les illustrations des Sept femmes sont postérieures de treize ans à Naissance 19582, si les références sont exactes. Le parcours est donc spirale, répétitif et toujours naissant, non fléchable.

On ne s'engagera pas dans l'histoire complexe des implica­tions figurales, on se laissera plutôt fasciner par l'iconographie pévérellienne d'autant plus facilement que d'emblée on est dans la fascination, la terreur sacrée. Dans le joueur de machine à sous2, non seulement on ne peut dissocier le joueur de la machine mais la machine l'emporte. Le joueur est activité machinique, machiniste et machine, et dans la machine il est le féminin. Michel Butor se laisse abuser par l'indication de Peverelli aveugle lui-même sur l'identité et la puissance de ce qui joue. Ce n'est pas il mais Elle. Une sombre histoire de faux Léviathan sous la coupe de Kâli. Ni vraiment la mère ni vraiment la femme mais un principe féminin terrible, l'infâme qui dans l'homme s'affame de ne pouvoir penser l'autre, de ne pouvoir être à (prendre?) sa place. Tout le livre de Peverelli est un hommage à la Reine, à ses étaux et ses étals, à ses organes de torture, à son ventre et à ses tumuli, à sa salace bêtise sans borne. La Reine est méchante, c'est sûr, mais on a envie d'avoir peur d'elle. On la désire comme un fond de théâtre qui passe à côté du rire.

La Reine ne fait pas semblant, mais elle ne met pas en scène la mise en scène, elle fait des scènes, elle se démet, s'entremet, inapte à se faire mettre, inepte, en fin de compte échouant même à ne faire rien. Seul son simulacre est réel. Que resterait-il de sa mort sans le baroud des perspectives? Il faudrait peut-être réapprendre à désirer... Peverelli nous fait regarder de près. Il nous fait venir y voir. Mais nous ne revenons jamais que de très loin. Pointillé, moucheté, éjaculé et effacé, jet de pierres, lancer de billes, le trait pévérellien retrace se propre trace, se détrace. Linéaments, délinéation, perspectives défrayée par une chroni­que effrayée d'elle-même, par un subit retrait d'histoire. «Constructeur de regards»? Puis «berger d'espaces» (2 -M.B.)? Quelque chose fout le camp, on camoufle, hautaine dans l'esbroufe et son courroux minable la Reine devient de moins en moins crédible, plus elle en fait plus son monde se défait.

L'antitrope, et l'antitopie, du dessin pévérellien c'est l'éboulement parantal...

Si Peverelli fait grimacer à fond la Vieille Conne, le vieux billard pathétique, Jean-Luc Parant laisse jouer l'inanité du grain. Un peu apathique, un peu pervers, totalement les deux à la fois, le Prince Mendiant, le Prince Noir (dès qu'il tourne le dos au jeu), le Prince Invisible (dès qu'il joue), le Prince Errant ignore la Reine qui s'éreinte à gagner. (Ne sait-elle pas que tout est perdu pour elle?) Le Prince, inutilement surveillé, n'a rien à perdre, étant du côté des boules, de l'effondrement, oosphère que la noosphère royale ne peut utiliser qu'avec une maladresse infinie. Cosmogonie incompétente, pouvoir fendu par le voir, la Reine est la banque à quoi le Prince fournit avec désinvolture la monnaie qu'il a mendié auprès d'elle. Le Prince a l'éternité avec lui. Paradoxalement c'est la Reine qui gère la durée, la mort. Et seule la mort peut mourir. Sans doute le Répertorieur comprend très bien cette sentence.

Il y a chez Michel Butor une conscience suraiguë, jamais formulée, de la civilisation comme théâtre et comme déchet. Il y a en lui du géotrupe sacré, du Néo-Renaissant et du Marsien, du hiérophante et du déicide, du tueur paralysé à l'instant du Grand Meurtre. Il erre entre l'éboulement et le temple, les fèces et les sèmes, les trophées atrophiables. La Reine a besoin du Prince qui n'a pas besoin d'elle, le Répertorieur n'en finit pas de ne pas résoudre le problème. Et des bouts de monde se heurtent tels quels avec une odeur de planches mal résiliées.

Ce qui est inclus dans les dessins de Peverelli c'est aussi un certain discours de Peverelli, tout comme chez Jean-Luc Parant les textes roulent des boules remplies de textes formidablement muets. Très curieusement les phantasmes pevérelliens et les poèmes parentaux se croisent ici où parle Butor en se taisant, leur croisement est justement son silence.

Dans son billard qu'elle est la Reine manipule farouchement et vainement les boules désœuvrées, la Pharaonne technologi­que n'utilise qu'à moitié les choses, car les boules sont toujours déjà au début et à la fin. Le Répertorieur le sait.

La dramaturgie pantelante et sans crédit tirant sur l'avenir des chèques comme on tire les rideaux, futur peint, reste alors un fantastique déminé, miné, lumineux, magnifiquement représenté. Anciens ressorts, odeur douce des tombes, gradins sourds, vagin du temps, montagnes stériles, désinfectant et spectacle. On force. On compte encore sur la peur. Peverelli.

Plus d'angoisse. Passion indifférente. Trajets de billes qui constituent les parois du jeu, l'appareillage et l'appareil. Jean-Luc Parant.

Ce qui se fissure chez M.B. c'est la fausse absence de scène. Il se produit une explosion des planches et personne n'est vraiment tué. Personne n'est vraiment indemne non plus. Des acteurs nains ou excessivement grands expriment leur panique et se poursuivent derrière une rampe en morceaux furieusement avancée ou en recul, lointaine, presque inexistante. On perçoit l'éboulement, le roulement du sol. Contre terre l'oreille s'assa­git, l'œil demeure féroce. « À ce point de jonction entre la ville qui s'édifie et celle qui se détruit, peut enfin s'établir » — quoi? Michel Butor, par intérim.

L'Antique Pute raconte ses histoires sur son trône-cloaque, dans son salon de beauté politique, dans sa boucherie drapée plaquée or où elle peut bien brandir la menace du tilt, le Mendiant ne l'entend pas, il ne la voit même pas, elle lui est invisible. Les boules sont l'utile ET le déchet, coulisses et rampes confondues, elles sont la matière et la pensée, la matière de la pensée.

Le Répertorieur sait, il sait cela. Il ne dira rien. Vous verrez.

 

1. Michel Butor. Les Sept femmes de Gilbert le Mauvais, Fata Morgana. 1972.
2. Peverelli. Répertoires I 1957-1960 (12 thèmes présentés par le peintre avec les remarques de Mi­chel Butor). Fata Morgana. 1972.


4ème Partie

La Reine, les Boules, le Répertorieur
par
MICHEL VACHEY


accompagné d'une eau-forte de
WOUT HOEBOER


et précédé de
la suite quatrième du Rêve
de et par
MICHEL BUTOR