Revue Impasses n°91 - 1978
transcription C. de Trogoff, révision L.L. de Mars

En Pays Kusha

À Claude Metzinger.

 

Voracité archéologique, fanatisme de la fissure et du halo, la poésie pressure la grisaille, cultive le ressentiment. Mémorialiste et futurologue, réduit de plus en plus à la fluorescence des stucs, le montreur de charmes a l'âme pédagogue, agent de dé et de liaison, poète. Parfois, comme le monde même, quelques lignes surprennent encore, qui ne plagient rien, la merveille, composite mais composée, inégalable, et l'on frémit. C'est autre chose que comprendre, et voir en devient fade, tous les sens pris, la respiration attaquée. Le reste... bien sûr, peut être intelligent, tout ce qu'il y a de mieux, on doit une entière considération aux hommes de culture, comme il faut respecter les bouchers. Honnis soient les ironistes, car il est beau d'admirer, voire — bêtement — de suivre.

Rien de plus suspect que l'apologie du plagiat. D'ailleurs, si tout est plagiat, qu'est-ce qui est plagié ? Opposer la danse au logos ne va pas de soi. La danse plagie mais la question du plagiat n'y a aucun sens, le mimétisme sociobiologique renvoie dos à dos, ou face à face, selon toutes les figures possibles, poésie et vérité : tout est dans la variation. Rythme et algorithme, transitions mais pour la transe. On pourrait prendre au sérieux, pour mieux situer le plagiat,, la vieille notion d'influence. Plagiat, déplacement dans la reproduction et reproduction dans le déplacement, côté linguistique ou rhétorique, marques, généalogie, reste. Influence, l'onde qui efface le frayage, provoque la rupture ailleurs, éruption, nuage, caresse, déchet. Plagiature de traces et de monuments. Choc d'influences, le flux avec le reflux, le flot, la destruction, l'émergence, l'impact partout et nulle part. République des plagiaires échouant sans fin à déclarer les influx. Plagiat côté OU, blanc ou noir, arabe, indien. Onde côté ET, passage, métissage.

Parfois, ce qui nous transforme le plus, ce sont des êtres et des choses qui nous laissent muets, nous marquent (dit le langage courant) sans que notre langage en porte la moindre trace. Nous ne sommes pas alors transformés, c'est-à-dire reformés, mais déformés. Sans doute quelque chose se modifie-t-il dans le corps, le corps même, mais c'est surtout un événement qui affecte le regard, la bouche, ou une difficulté à rire, la démarche. Herméneutes, il faut vous résoudre à ne rien trouver dans les langues. Rien sur la solitude. Rides de l'eau et du sable. L'idée institutrice de la copie et de la délivrance hante la théorie du plagiat, l'idée de langue comme loi et bien public, registre. Sans cesse des ondes se propagent, déregistrées ou non enregistrées, érodant la compulsion sociale. L'individu aussi enregistre et compulse, compulsé, impulsé, dans la grande lutte des fétiches, guerre fermée. Il s'agirait d'une autre guerre, ouverte, haute et mêlée à la faim, où l'Obsession gagne sur les compulsions. Fluences, figures de flux, plus fortes ou plus étranges que remarquables, connivence des grammaires et du lexique, petit nuage dur incomparable du temps sans remords, le reste est plausible, et tristesse d'en parier.

Inventer, co-aller en solitaire. Jouir et engendrer en se passant des autres, en passant pour eux parce que sans eux, à côté d'eux parce qu'avec eux. Faire vite, on devient vite le déchet de l'invention, la réserve des coïts. Dans la vitesse, trouver les lenteurs. Être du jeu, le jeu, être au courant de courir, solitaire de co-aller, et tomber avec, ou laisser courir. Trop de reste, trop de déchet, trop ou pas assez, rien ne va, c'est pire que d'aller mal. « Il a une petite infirmité. Dès qu'il jouit, allez, il chie, oh pas beaucoup, mais un peu. C'est malgré lui. » (Irène, ou Le con d'Irène, par Albert de Routisie, alias l'auteur des Communistes, première et seconde versions.) Petite infirmité ou le grand fantasme ? Oui, non, et, ou, moi, autre, reste, déchet, etc., vie et mort, sans symétries ni homothéties. Emmêlement de surfaces-spirales entrarrachées dans l'épaisseur insériable, comme prenant en écharpe différentes vitesses.

La plus grande force dans la plus grande faiblesse, la plus vaste intelligence dans la bêtise la plus tenace, l'édifice le plus brillant parmi le désastre le plus sanglant, et l'inverse. Engendrer, mourir. La tendresse avec le meurtre. La plus fantastique régression et la plus extraordinaire invention dessinant l'impossible même figure. René Char : « Il existe une sorte d'homme toujours en avance sur ses excréments ». René Char : « Dans ton cœur conscient, la réalité est en avance de quelques minutes d'imagination ». Avance, avance. Excréments, imagination. Il existerait une sorte de non-homme, ou : imaginer n'est pas excréter, ou : la poésie comme réalité, ou : la lourdeur intestinale nie la conscience du cœur. La pesanteur ou la grâce. Être à la fois un poète du sol et de la pensée, noblesse de René Char, grand terrestre et grand limpide. Mais les avances pourtant sont mêlées, les co-allées excrémentielles, les pensées carnassières, l'art total complice, régimes divers du reste et du déchet, membranes liquides, membranes crevées, mascarades de mascarets sans masque ni visage. Montherlant, à peu près : au-dessus de quarante ans, on a la gueule qu'on mérite. Sans doute. Mais on ne sait pas tout sur l'herpès facial. Quoique tout finisse par paraître. Alors paraître, seul compte paraître. Et quand on ne peut plus montrer ni paraître, ne plus vouloir démontrer. Tuer ou disparaître. Et ne pas se sentir absolument obligé par de tels propos. La vie est neutre. De plusieurs côtés à la fois.

D'où l'amitié, d'où la trahison. D'où le personnage fascinant, redoutable et comique de l'agent double. Lequel, s'il n'est pas en réalité multiple, est un bien piètre fonctionnaire, pauvre type s'il n'est pas cynique. Car il a besoin d'ordres et de limites D'une manière ou d'une autre il doit séduire. Il n'approche que pour franchir, il ne traverse que pour l'exploit. On peut au demeurant goûter l'aspect sportif. Et platement romanesque. L'agent double est une sorte d'apologue qui s'ignore, d'où peut-être parfois son attrait irrésistible. Comme attirent le pouvoir, l'argent, comme frappent les coups du destin. L'agent double est l'homme des filières. Entre les balles et les muqueuses il ne soupçonne rien des membranes. Bien qu'il puisse être un amateur de climats, éventuellement un connaisseur, un artiste à l'envers, un artiste rentré qui ne produit rien. A la limite, le renseignement redevient prétexte, la double agence alibi. De nouveau on touche la jonction brillante, sordide, de l'existence et du mythe. On ne sait pas grand-chose sur l'infiltration. Ni sur les tolérances. Les agents doubles existent. Sont-ils idiots ou payés très cher? Questions qu'on se pose. Un tireur non protégé est vraiment seul.

La double agence est aussi une hallucination sociale, qui venge peut-être du secret d'État. Il y a et il n'y a pas de « secret politique », bien que manifestement certains faits soient dissimulés. Mais la quantité de secret d'État n'est pas plus grande que, par exemple, la quantité de secret industriel ou syndical, ou muséal, etc. « On vous cache quelque chose », dénoncent les détenteurs de vérités. La hantise du secret sert la compulsion totalitaire. On s'épuise à chercher les dessous alors qu'il suffirait banalement de prendre au mot. Il n'existe rien qui n'existe au moins deux fois, incarnation et représentation, et c'est la même existence, plutôt déformée que différente, moins autre que diverse, car de grands pans de vie doux ou horribles sont littéralement soufflés, et apparaissent des choses imprévues. La notion de représentation obnubile la compacité intenable de l'agence double, du ni 1 ni 2, du plusieurs, des apparences. Pas de passif, pas d'actif, mais cela qui cède, cela qui attaque, loin ou près du bord, qui résiste ou se laisse entraîner. Certains semblaient prêts depuis longtemps sans qu'on le sache, d'autres ont l'air d'improviser, on refait surface, ici on coule. Si le mieux est l'ennemi du bien, le pire n'est jamais sûr. La sagesse populaire (populaire ?) connaît de tout temps le passage à la limite et le renversement dans le contraire. Jeux de l'ambivalence et de l'ambiguïté, plus forts que les menées duplices et l'éthique, on ne sait jamais qui reste, qui déchoit, on sait trop tard — souvent — comment ça se passe. Ne pas tuer. Et non pas : tu ne tueras point. Le Droit est toujours un droit de suite. Vivre n'est pas à suivre. Ni bon ni mauvais sens. On place comme on peut. Ou on tue.

L'ambiguïté comme geste bio-stratégique, espace du temps. L'ambivalence comme influx noo-esthétique, temps de l'espace. L'aventure (elle peut être invisible) comme moment des forces et forces du moment, ambiguïté et ambivalence, espace-temps de l'apparence, de l'appât, de l'appareil, du dépareillage. L'individu comme résultat et irrésolution. Et un certain mythe macabre de la Rencontre qui voudrait supprimer l'ambiguïté, donc l'ambivalence. Avatar du vieil amour fou supporté par toutes les moyennes, exact reflet des péréquations d'états, de l'État. Ausgewogenheit. « Au nom de l'Ausgewogenheit, on rejette tous les extrémismes « d'où qu'ils viennent », on condamne du même geste le communisme et le nazisme » (Le Monde, 17-2-1977 - La C.D.U. relance les attaques contre M. Wehner). Il se produit bien, au niveau primaire, archéo­politique, cybernétique, un phénomène d'équilibrage (Ausgewogenheit). Comme un certain type d'intellectuel engendre autant qu'il analyse la moitié du « poujadisme ». Il est aisé de stigmatiser les effets primaires avec une théorie-bidon. Haine des choses, haine des êtres. Spécialistes et rencontreurs même combat. Moi — je suis de tous les côtés à la fois. Je n'aime pas précisément les artistes. Le neutre — n'est pas quelque chose qu'on puisse préconiser La folie des vrais rapports nous ferait presque préférer « l'institution » à « l'individu », le contrat au contact. On se trompe sur les mots et les distances. L'État, comme la prostitution et la police, comme la maladie et la richesse, présente au moins un énorme avantage : il est visible (encore qu'on puisse dire que nul n'a jamais vu l'État). L'État n'est que spectacle pour la Rencontre voyeuse. Je hais le contactualisme. Chercheurs de corps après les chercheurs d'âme. Réelistes. C'est-à-dire tueurs, maintenant affables. Sans fables. Bulles.

Au cœur de l'intègre R.F.A., la prison de Stammheim comme éros-center politique : le rapport entre les détenus est nécessairement sexuel. Si Reich est vivant, c'est bien en Allemagne. Dans le même ordre sexuel des idées, il est également logique qu'une propagande analogue impute la même perversité à Allende et la veuve Mao. L'un comme l'autre ne se délectaient-ils pas de films pornographiques ? Le Rouge et le Noir, côté chinois. Côté chilien, le Président disposait (même...) d'une salle de projection (... spéciale). Logique, que Gudrun Enslin fût actrice de films pornos avant. À 500 mètres du bunker de Hitler, les troupes russes approchent sans doute de l'orgasme, centre du nazisme : au moment où le Führer tue Eva Braun, et son chien, et se suicide... comme Allende, écrira aussitôt Pierre Bourgeade dans Le Monde. Le 2 mai 1945, un communiqué de l'O.K.W. annonce que « le Führer est tombé à la tête des défenseurs héroïques de la capitale du Reich ». En vérité, c'est Allende qui est mort une mitraillette à la main. Pour la gloire d'Eva Braun... On dira que je mélange tout. On aura raison.

Quelles taupes A.B. recommandait-il d'enfumer? Taupes — renards ou mouffettes? Le nom de nos ennemis ne sert qu'à nous nommer mais à partir d'une certaine limite, moi, il faut bien mettre dehors les animaux. Pour ne pas être cloué soi-même sur une porte de grange, ou être mangé. On est davantage menacé par le C02 que par le fascisme. Le fascisme supérieur respire l'air pur des cimes, fussent-elles au ras du sol, il ne connaît que le fascisme des autres.

D'ALEMBERT. — Je suis sûr que vous ne mangez pas d'humus.

DIDEROT. — Non. Maïs il y a un moyen d'union, d'appropriation entre l'humus et moi, — un Iatus, comme vous dirait le chimiste.

D'ALEMBERT. — Et ce Iatus, c'est la plante.

Évidemment, Diderot ignore les bactéries de l'humus et la chimie organique, la biochimie, les complexes organo-métalliques, les métallo-enzymes, etc. Qu'est-ce qu'un Iatus, au fond ? Une intuition qui devient logique, une sensation qui se fera mémoire, une tension qui se résoudra en cycle, un parcours en discours. Le Iatus est la découverte et son anéantissement, le passage déjà passant, le moment social du nom, du titre et du stigmate. Politique et nomenclature, administration et aventure, — quel que soit le jeu, les latitudes et les disparates, — ne sont pas définissables séparément. A faire le graphe d'un seul jeu comme d'un seul ensemble, il n'y a que du graphe. Sinon, il n'y a que des désirs, des recherches, des visions, des guerres. Ou bien encore, participant du graphe et du désir, il n'y a que du Iatus, cependant que nul Iatus ne ressemble à un autre. Alors il n'y a pas de Iatus. Puisqu'on admet des processus historiques. Ou latus est un moment théorique du phénomène. Iatus signifie que toute chose est cosmiquement métisse, et non plus au niveau d'une seule série d'êtres ou d'entités. Un Iatus ne peut court-circuiter un graphe qu'à l'intérieur d'un ordre établi, dans une géode, un projet ou un reste. Ou bien il s'agit d'action politique, ou de passion poétique, du court dans du long-circuit. C'est vivant si c'est métisse, même sans « métissage ».

KIPLING. — C'est le pays de la négligence, le pays Kuscha, où tout le monde travaille avec des outils imparfaits.

POÉSIE. — Je connais l'articulation et la surprise, je fuis le gris dans l'intelligence grise, je ne voudrais mimer que l'inconnu. C'est pourquoi je suis grise. Tellement triste.

CONTRACEPTIF. — La pilule fit tomber ses cheveux. Quand elle disait ça aux bonnes femmes progressistes, elles pensaient idiotie, mensonge, devenues ce qu'elles étaient, haineuses. La pilule, en réalité, il y en avait déjà plusieurs et il s'avéra, plus tard, que cet ancien médecin de la marine avait fait une prescription des plus judicieuses... Dès qu'elle cessa de l'absorber, ses cheveux repoussèrent normalement.

JOSEPH ROTH (1928-1929). — C'est une erreur grossière de juger les hommes d'après leurs actes. Laissez ça aux historiens bourgeois.

TOUT DIRE. — Histoire de baigneur et d'eau du bain où la crasse cache la baignoire. On pompe l'ai' des auteurs entre personne et tout le monde, mais désormais c'est l'énergie qui ne se forme plus. On peut avoir, certes, une ambition pareille. Que c'est bon d'être ensemble, jamais seul, et jamais plusieurs. Attributs saisonniers du « changement ». Dossiers, collectifs, pantoums, nous nous sommes déjà trop vus.


1977.