Michel VACHEY
Enjouement, ou le vague du terrain

Ce texte a été publié pour la première fois dans la revue "Le Fou Parle", en 1978.

u début, par exemple, quelques joueurs sur un terrain de foot ou un terrain vague, la distinction n'est pas essentielle puisque c'est le jeu qui trace le terrain, qu'il suffit de jouer pour être joueur. Mais il ne suffit pas de savoir vaguement jouer, il semble même parfois que l'imprécision des limites au sol et le nombre non réglementaire de joueurs rendent ceux-ci davantage pointilleux sur la technique comme sur la loyauté. L'irrégularité et la gratuité du jeu en xaltent le principe invisible, le rire dissout le drame extérieur et ravive le point d'honneur. Terrible allégresse de quelques hommes shootant dans un ballon au milieu d'un champ, au bord d'une route, ou sur un terrain de foot sans spectateurs.
        Est-ce du foot? Certainement, puisqu'on y foote même dans un ballon en caoutchouc, une sphère élastique creuse qui de temps en temps bondit trop loin, échappe manifestement à l'aire de jeu. Alors le joueur le plus proche va la chercher, c'est la loi implicite et incontestable du jeu, il faudrait un joueur particulièrement et fréquemment maladroit pour qu'un autre joueur la ransgresse, plutôt sur le mode de la mauvaise humeur. D'ailleurs, quel que soit le jeu, on remarque qu'en général seuls jouent ensemble des joueurs de même force, ayant la même idée du jeu, et le même âge dans le cas qui m'intéresse. Peu importe l'âge, je vois - curieuse impression - des gens d'âge indéterminé.

        Tous ces aspects ne définissent peut-être pas une situation originale, distinguant ces amateurs de ballon de vrais joueurs dans un vrai match, à un considérable détail près: ils sont leurs seuls spectateurs et leurs seuls juges. Tout change à partir du moment où le ballon est expédié assez loin, dévalant un talus, roulant sur un chemin pour mourir à un mètre du passant pressé ou du promeneur de hasard sur qui maintenant convergent les regards d'une dizaine d'hommes. Il ne joue pas et maintenant il n'est plus hors-jeu, il est celui qui doit faciliter le jeu, renvoyer la balle. S'il n'agit pas en fonction de cette attente, on pourra difficilement le taxer d'être un mauvais joueur, puisqu'il n'est pas joueur. S'il s'agit de faire preuve de civilité, que les joueurs commencent, qu'au fond de leurs yeux s'éteigne cette lueur de mort qui sépare le jeu du reste et désigne un Ramasseur de balle. Ici Quelques-Uns qui font nombre dévisagent Un Seul qui semble devoir répondre de leur puissance et de sa connivence, une sorte d'intelligence commune infiniment bestiale et morale s'exerce ici, il y va de la crédibilité du monde et du chaos cosmique. Evidemment, tout homme digne de ce nom réexpédie le ballon de foot sans tergiverser, sans que l'effleure l'abjecte fraternité du chantage. C'est juste un geste à accomplir, un geste qui n'engage à rien, le geste du non-joueur pour que le jeu puisse continuer, celui des autres aussi bien que le sien sur quoi on ne lui demande rien. En dehors du jeu le jeu devient injouable, exorbitant, on ne joue bien qu'à des jeux jouables, c'est pourquoi les jeux les plus passionnants ont comme tout jeu et toute activité arbitraire quelque chose d'intrinsèquement fastidieux.

        En langage voyou, y jouer signifie (ou signifiait) jouer au dur ou bien arborer un air un peu trop bien pour ce qu'on est en réalité, endosser un rôle qui vous dépasse, ou simplement donner l'impression qu'on s'imagine plus que les autres. Il arrive que ce soit le pur produit d'une imputation destinée à humilier, à dissuader de vouloir être plus ou autre (dans un tel état d'esprit cela revient au même). Dans le même temps on vous attribue ce qu'on vous dénie, on vous met en garde: tu es comme nous, exactement comme nous, et tu seras moins si tu désires être plus, si seulement si tu le parais à nos yeux. Il suffit parfois d'habiter un autre quartier, d'une façon de parler ou d'une paire de chaussures. Frimer est trop bénin, trop complice de la frime ou trop averti de l'Illusion. Y jouer c'est frimer de manière intolérable pour ceux qui le remarquent ou l'énoncent, il y a toujours provocation et menace sans qu'on sache avec certitude d'où elle vient. Il faut soi-même inévitablement y jouer pour accuser quelqu'un d'y jouer, jouer à quoi? Si ce n'est à la vie et à la mort. Le décret que quelqu'un y joue précède éventuellement son cassage de gueule.

        Rien de tel avec les quelques joueurs de foot, le Y d'y jouer est un jeu et son terrain, leur enjeu commun. Et quand la balle roule aux pieds du promeneur c'est un peu le Y qui roule avec. Je n'ai jamais su lancer, ni du pied ni de la main, je connais ce mépris du regard chez le joueur moyennement habile, le sarcasme envers la bonne volonté. Une fois je me suis mis à boiter, cette lâche rouerie me dispensant de renvoyer la balle, mais recommencerai-je un acte pareil? Je regardais la boule critique comme la planète chue de ma propre folle révolte, je sentais des yeux n'en pas croire mon hésitation. (On peut élaborer des dialogues plus ou moins véridiques ou vraisemblables.
        - Tu veux qu'on t'aide?
        - Eh connard...
        - S'il te plaît, tu pourrais pas...
        - On sait qu't'es pas de service mais...
        - Dis monsieur si t'es sympa...
        - Tu veux pas qu'on t'encule?) Je mesurais une lumière ténue, discrète, formidable, un danger chaleureux, une ignominie atmosphérique pleine de tendresse. (Me souvenais-je des merveilleuses fatigues d'après match, quand Bill convoyait l'équipe à 50 km?).

ais non, le mépris ne méprise pas, la terreur ne prépare que la quiétude, le nombre opprime pour s'oublier dans l'allégeance communautaire, il faut renvoyer la balle n'importe comment sans réfléchir, la maladresse constitue une garantie supplémentaire d'appartenance donc aussi de liberté, vous passez votre chemin pour rejoindre vos jeux ou aller nulle part: c'est équivalent du point de vue ballon. En outre, ne pas exécuter un geste facile qu'on attend de vous c'est non seulement faire preuve d'incompréhension et se montrer incompréhensible mais créer une difficulté absurde, en fin de compte se disqualifier en tant qu'homme. C'est dans ce jeu de l'inter-jeu, dans la nécessité du facultatif et décision non-écrite et non-dite que se reconnaît un homme.

        Je pourrais lancer: "Il est beau vot'ballon" et filer, ou "j'vais abîmer mes grolles", les laissant à leurs spéculations puérilement meurtrières sur ma joyeuseté, mon degré d'andouillerie. Inanité douteuse de ces défis de pure forme, démagogie anticonforme. Bizarrement je redoutais aussi de leur faire mal, de porter atteinte à un principe pire que celui d'un jeu encore plus ou moins visible ou invocable, le mauvais caractère et mauvais coeur risquait de se réveiller piètre philosophe. Et la sagesse, la lâcheté, la hardiesse... était-ce résister ou obéir? Dédaigner et défier ou bien... Joue dans cette alternative, dans l'attente des autres comme dans mon hésitation, quelque chose de fondamentalement dégueulasse (et j'hésite encore à souligner l'un des deux derniers mots).

        La fois (la dernière?) Où j'ai vu très vite qu'il n'y avait rien à faire, j'ai shooté. Toute l'atroce beauté du printemps durant quelques secondes. Ou de l'automne.