Sur la table basse de la salle d'attente chez la psychologue comportementaliste
de Nathan, un vieux numéro du Nouvel Observateur, la couverture annonce
un dossier spécial à propos d'Auschwitz, 60 ans après la libération des camps,
Auschwitz l'histoire vraie du crime absolu avec Simone Veil, Ian Kershaw, Annette
Wieviorka, Boris Cyrulnik... . Il y a une photo sur la couverture et je
me dis que décidément, l'histoire vraie ce n'est pas bien parti parce
que cette image fait partie de ces images qui ont été faussement utilisées dans
notre éducation de la shoah, puisque le visage émacié qui y est représenté
est en fait celui d'un gitan au moment de la libération d'Auschwitz par les
Russes, cette image est en fait célèbre pour la fausseté de sa légende habituelle.
Je me reporte vite page 8 pour le dossier Auschwitz et nous et tombe
une double page trop tôt. Sur une double page publicitaire pour une luxueuse
berline allemande de marque Audi. J'y vois une image que j'interpréte d'abord
malaisément, à un carrefour sombre, nocturne, on voit très nettement une Audi
A4 Avant, mais aussi plus confusément deux piètons, dont une femme en premier
plan, dont les visages ont été rendus flous et parfaitement impersonnels, les
visages sont faits de deux profils l'un dans l'ombre l'autre dans la lumière
rare de cette scène urbaine nocturne. Le slogan qui donne signification à ce
message publicitaire est le suivant: La mémoire est sélective, il apparaît
en corps 14, c'est-à-dire dans une taille de typo qui oblige un tout petit peu
le regard à chercher le texte qui donnera sens à cette image autrement difficilement
compréhensible au premier regard.
Je tourne la page et tombe sur la double page suivante, on y voit la photographie
en noir et blanc, à fond perdu, d'un avant-bras sur lequel on remarque un numéro
à six chiffres tatoué et son petit triangle sous le numéro, au dessus de cet
avant-bras, le titre en lettres rouges et abimées par effet de graphisme, Auschwitz
et en lettres grises, même police même corps, et nous. Auschwitz et
nous.
Et très sincèrement si je n'avais pas cotoyé de si près le travail de Robert
Heinecken, et notamment de la série Recto
Verso je ne suis pas sûr que mon regard n'aurait pas glissé sur cette
juxtaposition sans la remarquer, mais ce matin comme je la remarque je suis
pris d'une véritable nausée.
Sans doute le publicitaire, la personne qui vend l'espace publicitaire au Nouvel
Observateur et le maquettiste auront beau jeu de dire que ce rapprochement
est fortuit et accidentel. Mémoire. Sélective.
Alors je n'ai qu'une chose à leur répondre: L'inconscient c'est le discours
de l'Autre.
Philippe De Jonckheere - octobre 2005