Samplerman, ce sont des pages de bandes dessinées-collées constituées, à quelques exceptions près, d'éléments graphiques issus de scans de vieux comics américains tombés dans le domaine public.
J'aime tomber sur des scans bruts. Tout va très vite sur Internet et je redoute de ne plus trouver dans un futur proche que des documents recalibrés, retouchés, couleur du papier blanchi, couleurs refaites, trait lissé etc.
L'apparition et le développement de ce travail est indissociable de l'usage d'Internet comme ressource et de Tumblr comme réseau.
Il existe des points communs entre ce travail et la cuisine, la pâtisserie (la qualité des ingrédients est primordiale), le design textile (pour la répétition des motifs), la musique électronique ou répétitive (la disposition rythmique d'éléments et le mouvement abstrait), le développement en métastases d'un cancer ou une croissance organique (pour l'imprévu des collages), un accélérateur de particules (pour la recherche d'un effet produit par une rencontre improbable).
Le collage numérique permet de dupliquer les éléments jusqu'à l'hypnose. Pour ne pas succomber au vertige, je me suis interdit, après quelques essais, de jouer sur les superpositions et les transparences, ou d'abuser des déformations. Je modifie parfois les couleurs, la luminosité et le contraste. L'outil numérique oblige à s'imposer des limites. Du moins pendant un temps, par souci de cohérence.
J'ai commencé à constituer une banque d'éléments en vue d'y puiser comme dans une palette de formes. Mais le vagabondage dans ces centaines de pages apporte une récolte du jour dont on est impatient de se servir et le hasard donne d'excellents résultats.
Le détourage est une partie importante et prenante du travail par laquelle je me rapproche au plus près du geste du dessin, au pixel près comme avec un microscope; dans la plupart des cas ils s'agit de redonner au dessin la précision perdue dans un jpeg un peu trop compressé.
Le regard passe d'une vignette à une autre, les cases cohabitent et se répondent. L'inintelligibilité n'empêche pas une lecture qui reste soumise à la séquence et à l'organisation des cases sur une page. Ce n'est pas un récit linéaire ou un personnage dont on va suivre la progression, mais plutôt un microcosme chaotique, parfois psychédélique, de formes, d'objets, d'éléments dans un espace, dotés d'une dynamique propre et mus par un contexte invisible, effacé, dont ils sont extraits.
Le récit est secret, caché dans les comics d'origine ou dans mon inconscient de collagiste. L'énergie transplantée sur la nouvelle planche est directement issue des planches source, dont ne subsistent que des échantillons. Les éléments disposés, y compris les phylactères, ne restituent des récits d'où ils sont prélevés que des effets, des instants, des mouvements déconnectés. Les tatonnements qui précèdent l'adoption d'un nouvel emplacement sont le moment où les éléments découpés cherchent sous mes yeux leur place dans un nouveau contexte. C'est là qu'ils surprennent. Un gag, une collision, une incongruité, une greffe, une nouvelle association se produisent, soutenus par les shémas et les clichés.
Mon trait de dessinateur passe à la trappe. Est-ce une réduction de l'expression, une éclipse de l'égo dans les images que je produis, en opposition avec mes bandes dessinées-dessinées? Je m'exprime par le choix et la disposition. J'ai parfois du mal à regarder mes vieux dessins, n'y voyant que les faiblesses. J'aurai peut être moins de mal à regarder mes collages, les dessins n'étant pas de mon cru.
Ce travail étant assez récent, je suis encore dans la découverte (pourvu que ça dure) et je mène plusieurs démarches expérimentales : essayer de générer des pages en puisant exclusivement parmi les éléments d'une même couverture; réduire la source à un unique module et produire des cases en dupliquant ce module; superposer des éléments issus de récits appartenant à des genres éloignés ou opposés comme par exemple horreur et romance; n'utiliser les éléments en ne prenant en compte que leur couleur; placer des avant plans au fond et des fonds en avant plan; créer une séquence totalement abstraite; générer une nouvelle page à partir d'une page-collage antérieure en lui appliquant le traitement kaléidoscopique; jouer sur la mise en page des cases; utiliser toutes les occurences d'un visage ou d'un objet issus d'un récit source; trouer une case et la remplir par la répétition éléments périphériques restants; parasiter, simplifier, créer des monstres, etc.
J'ai découvert avec Samplerman une façon de lire productivement, la réalisation des pages avançant en parallèle avec mon exploration du luxuriant age d'or des comics américains.
Y.G.