Michel VACHEY
Habeas Corpus
À Jacques Fridrici

Ce texte a été publié dans La Parole Vaine N°3

ouis Nolett, super-flic auteur d'ouvrages sur Epictète cités par les meilleurs philologues et politologues mondiaux, subsidiairement titulaire de quelques diplômes, parlant malais et swahili, connu pour son laconisme _ sous le sobriquet d'ETC _ dans les cénacles péjistes, chargea l'inspecteur Undequer de recueillir quelques renseignements.
        Ce corps, trouvé en pleine rue dans un sac plastique normalement destiné aux ordures, on s'en était manifestement débarassé à la hâte. Par crainte d'une enquête subite ? Il n'y avait pas à proprement parler d'enquête. Peur d'une dénonciation? D'une trahison?
        L'autopsie révélait une mort par méningite foudroyante. Autrement, nulle trace suspecte.Il est assez rare qu'un ou des criminels balancent comme ça une femme-tronc sur un trottoir entre dix et onze heures. Quant à confier l'exécution à des méningocoques... Il est plus vraisemblable de supposer que cette maladie provoqua l'effroi, puis la panique. On connaissait par conséquent la nature de l'affection. En ce cas, un médecin avait informé... A moins que le propriétaire du cadavre ne fût lui-même médecin, ou qu'il exerçât une profession paramédicale quelconque.
        Tout un appareil hospitalier à surveiller, et tout un monde. Sans oublier qu'on peut aussi se faire soigner à domicile.
        Et il y avait d'abord cette rumeur, ou cette pseudo-rumeur, puisqu'elle échappait au destin coutumier ou logique du bruit, qui est la publicité, sinon la propagande.
        Pauvre terre songea Undequer, où l'on ne désire plus ses désirs, où l'on ne redoute plus ses peurs. où l'on n'a même plus le courage de l'hypocrisie, ajouta-t-il mentalement, sans conviction.
        Dans quelles maisons vivaient ces "mutilées volontaires" sinon chez les gens riches ? Il rectifia aussitôt : piètre raisonnement. Et le fait n'était pas avéré. En admettant sa véridicité, pourrait-on expliquer par la misère, misère matérielle ou morale, ou les deux, un choix aussi horrible ? Horrible ? A quoi réfléchissait-il donc en réalité ? PLus plausible qu'un hypothétique volontariat aux mutilations, il apercevait une pluie déclinante de vecteurs, le goût délicieux et effarant de la mort.
        C'était un petit roman macabre prétexte à psychanalyse, un bout égaré de cauchemar rose dans une ville qui s'ennuie, acclimatée à l'horreur, ça finirait pas plus loin, pas au-delà des fantasmes non moins ennuyés du dernier prof de morale. Undequer se souvint d'un voeu de pragmatisme qui innocentait ses tâches.
        Restait cette femme sans bras ni jambe, sans moignon, sans cicatrice, à la peau régulièrement blanche. Le médecin-légiste avait caressé de manière admirative la peau, là où le membre manquait. "Du très beau travail d'équipe. Je dirais même équipe de pointe."
        Undequer se remémorait sa question aussi spontanée qu'idiote au médecin-légiste.
        -Quel est votre âge ?
        Visiblement, l'autre ne s'attendait pas à ce genre d'intervention saugrenue. Trente-trois, répondit-il. Complètement saugrenu, se dit Undequer.

mpeccables. Chirurgiens, anesthésistes, tout. Vraiment aucun problème. Astrud Jézéchiel avait discuté avec une citadine apparemment heureuse. Elle la revit à plusieurs reprises, elle se balladèrent ensemble. En vain elle chercha dans son comportement des détails antipathiques.
        -Jurez-moi que vous n'êtes pas une rabatteuse ?... Vous êtes totalement libre ? Totalement ?
        -Je vous donne ma parole
        ...Astrud eut envie de lui demander encore si elle ne regrettait pas le temps où elle était... entière. L'autre sembla la devancer.
-Je suis bien comme je suis, croyez-le.

        Avant qu'elle aille se faire faire un buste, Sarah Enoude envisagea de congeler ses jambes afin qu'on les lui greffe ensuite si elle voulait retrouver son intégrité normale.
        En même temps, se voyant de nouveau intègre, elle tremblait presque à l'idée d'avoir tout le temps froid aux jambes.
        Quoi qu'il en soit, elle se sentait bien comme elle était.
        Maintenat elle déplorait que ses jambes n'aient pas fini dans l'estomac d'un tigre.

        Pour les filles sans bras ni jambes on disait squarred. Elle enregistra tout de suite. Mais le mot d'amateur lui demeurait en travers de la nuque. Elle entendait à la place : propriétaire, client. Et d'autres mots, violents, désespérants ou destructeurs. Salaud. Scato. Esclave. Objet. Fond. Fin. Mort. Il existait également des amatrices
        -Qui est réellement esclave de quoi?... Personne ne vous oblige.
        Au troisième étage de la SARVAM, l'une des plus importantes compagnies d'assurances de la planète, Astrud s'informait auprès de Juana Carréga, une dame efficace et détendue, très brune, la peau un peu molle.
       -Vous gérez l'argent de toutes...
        -De toutes les employées de la maison, selon une terminologie ancienne qu'il n'y a pas lieu de bouleverser et qui n'engage à rien. Il ne s'agit pas essentiellement de gérer, même si vos revenus sont considérables. Nous devons vous protéger, vous défendre. C'est le rôle de nos contrats en bonne et due forme.
        - C'est... officiel ?
        - Absolument. Même ce que nous indiquons par c.c., c'est-à-dire clause compromettante.
        - Compromettante pour qui ?
        - Pour un amateur éventuellement incorrect.
        Il fallait un certain génie juridique pour produire des contrats susceptibles d'être digérés par n'importe quel ordinateur, inoffensifs contrats que la SARVAM pouvait d'un coup rendre terribles en rectifiant une légère erreur sans grande conséquence pour elle, rectification entraînant une relecture totale du texte soudain gauchi. Un amateur potentiellement incorrect était d'emblée un futur escroc rétrospectif contre lequel se retounerait impitoyablement une respectable compagnie ignoblement abusée.
        -Mais, finalement, tout se ramène à la méfiance.
        -La confiance. C'est différent. Si vous vous placez au départ d'un point de vue désastreux, on peut aussi bien invoquer le fait que demain l'Espagne ou le Pérou vont nous déclarer la guerre.
        Madame Juana Carréga sourit. "Bon", fit Astrud.
        -Qui n'est pas tenté d'abuser, de mésuser, à commencer par l'Etat, à commencer par ses propres amis ? Vous connaissez le sens du mot crédit... Soyez crédibles. La SARVAM a su se rendre crédible, c'est sa véritable puissance. La seule.
        -Les prothèses ont fait quelques progrès depuis Homais et Dupuytren... Certaines femmes repoussent l'idée d'un système compensateur artificiel avec oui répugnance.
        Elle avait parcouru la liste des médecins dans le hall. D'une voix neutre, la secrétaire l'avertit que le Dr Derouan ne prenait plus de consultation pour la semaine. S'il est pris davantage que les autres, pensa Astrud, c'est peut-être qu'il est meilleur, et elle eut envie d'attendre une semaine. Elle se ravisa, consciente de sa sottise, de son anxiété. Ni plus ni moins qu'une femme enceinte. Enceinte de la mort.
        Elle lisait Abilio, Cormier, Derouan, Liloup, Lochak, Pham Van Binh, Sinassär, Zriem.
        -Le Docteur Cormier.
        -Pour jeudi... à quinze heures. ça vous convient ?
        Elle se sentait furieuse, triste. Cormier. Ce nom comme les crétins vont au cinéma d'après les titres. Cormier. Une familiarité presque rustique. Elle se rendait compte qu'elle se déterminait moins par hasard que par xénophobie. Et elle ne savait plus si elle suivait son désir ou si elle s'entêtait désormais par autopunition. Voilà pourquoi votre fille si belle de jeunesse et de santé va se faire tronquer avec toutes les garanties possibles. Et puis zut à la psychanalyse. Juana Carréga : " Qui sait si tout ne va pas sortir d'un coup de la clandestinité, pour être voté et approuvé au Parlement?"
        Zut à la politique. J'ai la fièvre, se dit Astrud Jézéchiel.
        Au moment où elle quittait le Centre de Rééducation Fonctionnelle, la secrétaire la rattrapa.
        -Je vous prie de m'excuser. Si vous pouvez attendre encore une demi-heure, le Dr Cormier vous recevra.
        -Si votre propre fille...
        -On dirait une mère de famille pleurant sur son propre sort ou une journaliste sentencieuse qui tient ses sources de la police.
        -Il s'agit de mon propre sort.
        -Je n'ai pas de fille... Mais pourquoi pas ?
        -Pourquoi pas ? Et vous l'opéreriez ?
        -Non. Mais ce serait non aussi pour une simple appendicite.
        -Vous vous dérobez.
        -Admettons. Mais nul ne peut vivre pour vous... Je vous prend quand ?
        -Dès que possible.
        -Pas avant cinq à six semaines. Il y a les tests hématologiques et tissulaires, la vitesse de cicatrisation, la chromodermie...
        Il remonta son énorme montre-bracelet sur un bras de nageur.
        -Existe-t-il des inconvénients spécifiques pour les squarred ?
        -Mis à part l'aspect locomoteur évident, aucun, à ma connaissance. Il y a un inconvénient social, qui coïncide exactement avec le bénéfice. En d'autres termes, vous devenez entièrement ou partiellement hétéromotrice. Il faut que le désir d'assistance de l'un corresponde chez l'autre au désir de manipulation stricto sensu. En ce qui me concerne, ce niveau d'approche est acquis... Avant ou après, on consulte ici d'excellents psychologues. Pour vous, il s'agira de en pas jouer les potiches. Les bras et les jambes n'ont pas l'exclusivité de la musculature. Nul ne devrait être en principe plus actif qu'une femme-tronc.
        -On consulte aussi d'excellents kinésithérapeutes ?
        -Qui vous enseigneront à vous passer d'eux.
        On avait dit à Astrud que les squarred se déplaçaient sur de bons tapis comme un lézard dans l'herbe. On se procurait des meubles particulièrement confortables et pratiques. Si on voulait, et si on était doué, des appareils munis de petits ordinateurs pour toutes sortes de trucs.
        -Je vous importune peut-être... Le plus rare, c'est quoi ? Les squarred ?
        De nouveau elle s'affolait. Moins craintive.
        -Le plus rare ce sont les bustes. Surprenant, non ? Les plus nombreuses sont les citadines. On marche mieux sans bras que sans jambes, c'est clair.
        -Tout le monde aime se promener.On rétribuait les bustes et les squarred à peu près pareil. Ca lui parut injuste. Pourquoi alors voulait-elle supprimer ses quatre membres ?
        -Pas très nombreuses non plus les main jambe gauches et les main jambe droites. Un chiffre intermédiaire entre celui des squarred et celui des citadines... et qui tend à diminuer. Vous savez leur nom ? Les semi-onciales.
        -Vous établissez des statistiques ?
        -On rapproche un certain nombre de chiffres.
        -Vous ne croyez pas qu'il peut exister là aussi un phénomène de mode ?
        -Certainement. Mais la mode est plus mystérieuse qu'on l'imagine.Les gibbones constituaient la population la plus dense. Autant de main droite jambe gauche que de main gauche jambe droite. Les mains droites, on les appelait les gibbones " pra ". Les autres, des " amoureuses ".
        Le téléphone sonna.
        -Non, il est absent. La grippe... Oui, au mois de juin... Jourdreuil ? Certes. Certes... Non, on ne part pas très loin cette année.Astrud Jézéchiel retint sa respiration. Jourdreuil était son médecin. Il ne devait pas exister trente-six Jourdreuil dans le coin. Elle avait en lui une confiance sans limite.

        - Merci de m'avoir laissé trifouiller vos registres. dites-moi, dans quels cas on ôte des membres à quelqu'un ?
        -A la suite d'accidents de la route, la plupart du temps... Je vois encore des malheureux qui débarquent ici avec la gangrène... C'est ça pour moi qui est le plus incroyable, c'est ça la barbarie... L'exploitation, la peur, l'ignorance.
        Le professeur Lattice agitait les mains à travers ses poches de blouse.
        -Vous êtes au courant de toutes les interventions chirurgicales ?
        -Pas possible ! Les tâches administratives... Mes cours... La recherche. Il s'en est fallu de peu qu'on nous attribue le Nobel... C'est un peu la mafia, vous savez.
        Il émit une espèce de ricanement las. Undequer lui tendit la main pour prendre congé.

hmed observait la main gantée depuis vingt minutes. Momentanément, plus que lui et la femme dans la pâtisserie. Une main gantée près d'une tasse que la femme portait à ses lèvres, qu'elle reposait. De sa main droite nue elle lissait des sourcils avec un ongle. Ahmed allait arracher le gant noir, dépouiller la main, dénuder la prothèse miroitante comme de la faïence. Ou une fausse main si bien imitée qu'il ne verrait pas immédiatement si elle était vraie ou fausse, qu'il n'aurait pas le temps de toucher car la femme crierait déjà comme une truie. De toute façon, il tâterait la matière de la main, il sentirait si elle est tiède, si elle remue comme une vraie main. Il y a des choses qu'on ne peut pas confondre. Peu importe si on lui tombait dessus, si on le cognait, il aurait vu. Il s'apprêta à bondir. La jeune femme le dévisagea.
        D'un air qu'elle voulait naturel elle ôta son gant, porta cette main neuve vers son cou. Ahmed n'en revenait pas, l'élan coupé.
        Elle le regardait. Il détourna les yeux, tira une cigarette d'un paquet, fixa ses yeux vers la femme. Elle le regarda avec un air d'ennui provoquant. Il alla vers elle.
        -Pardon Madame, vous auriez du feu ?
        Elle prenait un air de ne pas éclater de rire, de ne pas être dupe.
        La vraie main fouillait dans un sac, l'autre main au bord du sac, tenant un côté de la fermeture. Une main aussi vraie que l'autre, finalement. Elle sortit un briquet et alluma la cigarette d'Ahmed.
        -Merci de votre feu, Madame.
        Elle rit amicalement. Ahmed ne savait trop quoi lui dire, maintenant, et il quitta le salon de thé en laissant une pièce de dix francs sur la table.
        Philippe Lehman racontait toujours des histoires à la con. Il affirmait que son père était bien placé pour savoir ce qui se passait avec les chirurgiens. Mais cette ville fourmillait d'histoires à la con. D'ailleurs, Philippe se spécialisait dans les vannes tarées. Sans arrêt il répétait " con comme une malle arabe ". Il attendait qu'on lui demande pourquoi, pour qu'il puisse répondre ensuite, comme si c'était infiniment drôle, qu'une malle arabe avait trois poignées. Ahmed était né en France et n'avait pas vu beaucoup de malles, quelle que soit leur nationalité, mais il ne trouvait pas du tout con qu'une malle ait trois poignées, surtout dans des immeubles sans ascenseur. Lehman était un petit con d'Européen.

-Et quand bien même tu interrogerais une centaine de filles employées dans une centaine de maisons, qu'est-ce que ça prouverait ?
        -Rien. Des accidents de la route. Du chirurgien au garagiste.
        -Ces deux jeunes femmes avec qui tu as pu parler, ont-elles l'air malheureuses ?
        -Elles n'ont pas l'air.
        -Tu penses qu'elles le sont en réalité.
        -Je ne pense rien.
        Undequer renifla. Jacques Leo-Wallis ne dirait rien de très net. Il plissait les yeux avec incrédulité, repoussant Undequer vers un rôle de fonctionnaire ridicule saisi par le soupçon. Jacques était moins le Maire de cette ville que trois-quart centre dans une équipe de rugby où lui-même autrefois jouait numéro neuf. Nostalgique, avec un amusement morose, il constatait que rien ne changeait dans certaines relations.
        -Que t'arrive-t'il ? Comme chacun sait, je suis un anti-démocrate primaire, un illettré ennemi des jeunes et des arts, le népotiste du Moyen-Orient français. A trois semaines des élections, il me manque des ballets roses. Dois-je compter sur toi ? On est en plein rétro !
        -L'ordre moral, c'est l'Opposition ?
        -Une évidence. Mais je veux bien qu'on ouvre une enquête. Nous avons un préfet radical qui ne ménagera pas ses efforts... Pour découvrir ce qui est notoire : d'honnêtes familles emploient ou plutôt accueillent de jeunes handicapées motrices. Générosité ? Perversité ? Ce n'est pas mon rayon. Toute société est ambivalente.
        Undequer avait déjà entendu cela quelque part. Le Maire continuait à pérorer.
        -Aujourd'hui, les pôles opposés s'écartent au maximum pour revenir follement l'un sur l'autre. Extrême générosité, extrême perversité. Extrême intelligence, extrême bêtise. Extrême puissance, extrême fragilité. Non seulement dans le face à face de termes opposés mais à l'intérieur de chaque terme.
        -Cela encore pour longtemps ?
        -En bon cybernéticien tu crains le run-away. Le monde n'est pas une machine. Et pourquoi cela ne durerait-il pas ? Et pourquoi cela durerait-il ?
        Undequer déclina divers alcools.
 

        -Vous ramassez des voitures depuis quand ?
        -Depuis que le garage existe. Maintenant, c'est à cause des pompiers ou des C.R.S qui nous téléphonent. C'est pas du boulot intéressant.
        -On vous paie mal ?
        -Oh, il y a des tarifs. Mais pour ce genre de boulot ils n'ont qu'à aller voir les casseurs. Ceux qui s'occupent des carcasses, les ferrailleurs, tous ces mecs-là. Nous, c'est la mécanique.
        -Vous, vous avez déjà vu beaucoup de cadavres ?
        - Ouais, pas mal.
        - Des personnes très gravement mutilées ?
        -Ecrabouillées des fois. Remarquez, on voit des types qui sortent de leur bagnole sans une égratignure. Ils grillent une sèche, ils font un kilomètre à pied, ils boivent un coup en racontant l'accident, et toc ! Plus personne. Rectifié. Une hémorragie, dans le cerveau, dans le foie.
        -Vous avez vu des membres arrachés ?
        -Moi non. Une fois, on a retrouvé un doigt dans une voiture, sous le tapis en caoutchouc... On ne pouvait plus rien faire avec, il aurait fallu le donner tout de suite à l'ambulance ou les prévenir tout de suite... Maintenant, on arrive à greffer des mains, des pieds.
        Une voix retentit du fond du garage.
        -Dis, Jaime, tu peux venir une minute ?
        -On m'appelle... Pourquoi vous posez ces questions ?
        -C'est la Préfecture qui fait des statistiques d'accidents. Allez, au revoir.
        - A votre service.
        Undequer vit le mécano disparaître sous une auto. Il aimait la fraîcheur douceâtre des garages parfumés d'essence, de graisse minérale, de cambouis.

e que le Super-Flic a vraiment dit à l'Inspecteur Undequer, en gros et à peu près.
-Je m'apprêtais à vous contacter quand vous m'avez appelé. D'abord, je vous complimente. Mais il faut redresser légèrement le cap... Bien sûr, Léo Wallis est le roi des menteurs. Ce qui ne met pas forcément en cause ses talents municipaux. Madame Carréga, de la SARVAM, est une personne des plus estimables... Si vous insistez maintenant sur le fait que les accidents de la route provoquent des dégâts corporels de plus en plus lourds, et bizarrement localisés aux membres supérieurs et inférieurs, surtout chez les femmes... Ce n'est pas à vous, mon cher Undequer, qu'on a besoin de suggérer que les neuf dixièmes de ces accidents sont bidons. Deux cascadeurs professionnels émargent à la SARVAM régulièrement. Le problème est le passage d'un phénomène de gestion générale moyenne à une sorte de populo-centrisme gagné ou lorgné par la délinquance très haut et très bas, si vous m'autorisez ces images commodes.
        -Qui assure concrètement le contrôle, l'exécution des contrats SARVAM ?
        -Attention à ce que vous allez dire, Undequer. Si vous parlez de police parallèle, vous vous déconsidérez.
        -Je ne sais rien. Je n'ai même plus d'opinion.
        Lois Nolett respira largement, les narines ouvertes.
        -Tant que je suis vivant, pas d'inquiétude, mon cher Undequer.
        -Cette femme-tronc...
        -Avec une méningite ?
        -Oui.
        -Je ne sais pas. Cela m'ennuie beaucoup de ne pas savoir.
        -Si je vous traitais de proxénète ?
        -Vous vous en abstiendrez. Il y a plus urgent à traiter. Pardon pour le jeu de mots. Vous êtes-vous demandé pourquoi personne ne dit mot ?
        -Je ne suis toujours pas sûr de ne pas rêver. Dans la mesure où mon hypothèse se confirme, je touche du doigt la prodigieuse indifférence des gens à quoi que ce soit. Inversement, je veux imaginer une sorte de pudeur inédite, le désir de ne pas neutraliser en banalisant, en publiant trop vite, en hurlant trop fort. Une méfiance attentive à l'égard des habituels relais.
        - Un immense complot tacite ?
        -Je ne vois non plus rien de tel.
        D'un mouvement de tête, Louis Nolett exprima sa reconnaissance.
 

        -Tu es intuitive, toi ?
        -Pour certaines choses. ça dépend aussi avec qui.
        -J'ai l'impression qu'il va se produire je ne sais quoi. Chez les Talbot j'ai vu un garcon squarred, je ne savais même pas qu'il en existait. Il paraît qu'il y en aura de plus en plus.
        Zumbi eut un petit rire de gorge.
        -Il va y avoir de la concurrence !
        -Pas seulement à ce niveau... Les gibbones deviennent indépendantes.
        -Je sais, surtout des " pra ". On n'est jamais aussi bien servi que par soi-même.
        Elles s'écroulèrent de rire. Le compagnon de Zumbi avait été poignardé à Manille au cours d'un voyage d'affaires. Elle ne savait rien faire de ses dix doigts, ni de sa tête. Ses revenus fondaient. Tandis qu'elle essuyait le dos d'Astrud, elle pleurait sans bruit.

uhillah, d'un geste herbeux, félin, calligraphe, propulsa la dernière fléchette. Au centre de la cible en liège. Sa robe de coton tournoya, s'accrocha au hamac comme une végétation chatoyante. Dans l'appartement tendu de cordages, d'étoffes légères splendides, elle ne sautait pas mais se mouvait, oscillant parmi les cuirs fauves et verts, les cuivres, le bois noir, le jonc, le rotin.
        Voyait-elle seulement Undequer ? En elle flottait un certain savoir d'une détresse matérielle à quoi elle échappait, qu'elle repoussait d'une pensée aussi féroce que la menace même.
        De sa main, elle arracha le slip de soie jaune et rouge. Peu abondants ses poils noirs brillaient dans ce juillet après-midi.
        Si quelque chose n'effleurait pas Undequer, c'est qu'il pût manquer le moindre morceau à Juhillah. Posée sur un coffre, la jambe gauche s'intégrait immédiatement au décor, sculpture anonyme, ou accessoire anodin à l'abandon, sans appartenance ni mémoire. Un type de prothèse bon marché qu'elle arborait presque par défi.
        Pourquoi, songea Undequer, mais dieu pourquoi est-ce que moi aussi je préfère les amoureuses ?