L.L. De MARS
Kaddish
Une dérive autour du travail plastique d'Olivia Blondel

Ce texte a été publié dans La Parole Vaine N°1. Ecrit au départ pour accompagner le travail de plasticien d'Olivia Blondel (son propre texte s'y rapportant, "Dédicaces", est disponible ici), il ne tarda pas à être envahi par les digressions propres à l'auteur et à  ses obsessions. Le Kaddsih est surtout connu pour être la prière juive pour les morts (elle n'en parle en fait pas, et est chantée en maintes autres occasions, moins funèbres. Le Kaddish existe sous cinq formes, écourté de certains de ses vers selon l'occasion). 

upporter sans révolte que se soient dissous, que se dissolvent encore les noms et les visages?
Ce que nous aura enseigné l'événement historique le plus propice à un bouleversement dans notre intelligence de l'histoire -la Shoah- dans sa méthodologie et principalement dans son enseignement idéologique (ce qui doit la tisser moralement) ce sera somme toute cette aptitude-là, pour ce que l'histoire ne nous a jamais renseigné autrement que comme performation... c'est ici encore la biffure sur les noms et les visages (c'est-à dire les histoires qui la composent, avec lesquelles elle à choisi de composer).
        Avant cet événement humain que j'ai qualifié d'historique par ironie, il existait bien un gouffre, militaire, qui abosrbait d'une certaine manière les noms et les visages (les noms et les visages guerriers), mais cette puissance lui était déléguée pour extirper cette rage de la vie civile... Bataille avance, dans 20 propositions sur la mort de Dieu (prop. 9): "[ ...] L'existence nationale et militaire sont présentes au Monde pour tenter de nier la mort en la réduisant à une composante d'une gloire sans angoisse. La nation et l'armée séparent profondément l'homme d'un univers livré à l'exubérance inconditionnelle et à la dépense perdue devant le rire et le sanglot de l'homme.".
            Mais, une excroissance fonctionnelle de cette délégation ne serait-elle pas, au coeur de la guerre, la pérénité autorisée à la mort individuelle? Qu'une nation désire encore compter avec ses morts, bipolariser l'idée de mort pour n'être pas toute entière une nation versée au vertige de la chute?
N'est-ce pas là-aussi sa façon de se rendre toujours possible à elle-même, sans voir chaque fois Saturne dans le miroir?
Or, lorsque l'organisme civil qui s'émancipait auparavant de la mécanique affectée à cette tâche décide, pour son enrichissement et pour en renforcer l'évidence et la nécessité auprès de tous ceux qui le soutiennent, de manger seul les noms et les visages, lorsque le processus de mort massive devenu crime massif n'est plus guerrier mais bureaucratique, alors j'affirme que la mort individuelle a été interdite par cette bureaucratie. Pour ceux qu'elle engage, mais surtout, pour ceux dont elle gère l'élimination physique.
        Sa mécanique destructive est si tenuement conjointe à l'organigramme de sa gestion (celle qui éradique l'ipséité-même des corps gérés) , qu'elle engendre la même invraisemblable image:  "-Tu n'as pas vu Simon?, demanda mon père à mon ami. J'étais assis en face de lui. Il ne m'avait pas reconnu." (in: Premier convoi.).

u'un visage, répété, pour des millions de vies, qui sorte de ces manipulations rigoureuses; Osseux, yeux en trous d'obus, corps fini, exsangue, plaies nombreuses, sanies... C'est avec ça que l'histoire doit compter: que pendant des siècles elle s'était trompé d'objet... l'an 0. Avait-elle seulement jamais parlé de l'homme avant d'enfin le reconnaître ici?
Mais c'est bien parce qu'elle crève d'avoir à se nier qu'elle refuse si fréquemment cette reconnaissance-là. Aucun système de représentation, même le plus frivole, ne peut désormais ne pas en être affecté: produire une image, un son, un sens, pourra-t'il s'émanciper de la fuite des noms et des visages entre 1933 et 1945?

ien entendu, il n'est pas plus question de faire de la littérature avec ça que d'écrire par-dessus ça. C'est toute entière la nécessité de nous penser encore, en revanche, quel que soit le choix du support pour l'exprimer, qui lui sera inféodée... Je devrais dire: de nous penser enfin; il faudrait écrire, sans doute, quelques choses capitales sur l'insolence de notre mémoire, sur ses usages de brocanteuse et, surtout, sur l'incompétence avec laquelle cette trafiquante nous amène à convoquer une dérisoire image votive qui, dès lors qu'elle se concrétise, nous tient lieu  de la souffrance qu'elle a congédiée.
Réifiée.
        Aucun tressaillement de conscience, semble-t'il, ne nous retient, avec elle, d'être la proie de nos intentions...  comme je le soulignais tout-à l'heure, probablement parce qu'elles l'ont érigée pour une pourboire mutuel de sens "et que les hommes n'opèrent jamais de retour volontaire dans l'histoire" (Musil in L'homme sans qualité).
Et nos livres s'engorgent avec ces ornements qui glorifient ce qu'ils prétendaient dénoncer avec la plus impeccable conscience du travail bien fait; les svastikas s'exhibent en or sur les tranches, et l'aigle du Reich devient un cul-de-lampe séparant deux témoignages pour nos livres d'histoire. Peu à peu nous frémissons avec délice à l'image méthodiquement écartée d'une information dont l'importance se mesure à la puissance d'évocation de l'emblème que sollicita notre dévouée Mnémosyne.
Dorures, papiers filigranés, estampilles, lettrines, vibrules d'une musique d'ambiance, achèvent l'éloignement sédimentaire de l'objet liminal d'attention, et signent l'ultime couche de cet innocent glacis de l'oubli. L'emblème, immergeant le crime qu'il est prétendu représenter, pourra dès lors resservir sans qu'il soit perçu que le crime puisse être commis à nouveau.
        Il n'est question jusqu'ici que des systèmes de représentation qui se prévalent de leur enrôlement dans l'histoire, pendant et après les événements qu'ils questionnent; mais les questions fusent aussi sur l'innocentement des oeuvres d'arts: passées, bien sûr, dont l'enfouissement et les analyses contractuelles font oublier les idéologies qu'elles ont toujours inextricablement soutenues: statuaire des douze Césars qui resservit ça et là jusqu'à Speer, de ressource idéale à toutes les imageries totalitaires, fiévreuse  terrorisation médiévale qui entassa la Bible sous un fatras de pierrailles au nom de l'hégémonie chrétienne, art sec et axiomatique d'une Réforme antisémite et capitaliste, Contre Réforme en volutes somptuaires soutenant une papauté traficoteuse d'indulgences, symbolisme nabi grossissant le flot des tourneurs de table socialo-occultistes (cf: Ph. Murray in Le 19ème Siècle à travers les âges), etc...
mais aussi, et surtout, Giorgo de Chirico, groupe futuriste italien, Gottfried Benn, Louis-Ferdinand Céline, Drieu-la Rochelle, qu'on n'attendait guère à ce tournant-là (Avant-garde, modernité parfois, contestation en somme), engouffrés eux-aussi dans l'éradication des noms et des visages...

es artistes, toujours secoués par cette crise d'orgueil qui fait hurler dans cette avalanche à la mort de l'Art, n'en renoncent pas pour autant à produire; c'est-à dire qu'il se nomment encore en s'excluant ainsi à la chute qu'ils évoquent: ils ne se coupent donc pas les membres, mais ils nous proposent depuisdes formes curieuses issues de cette invraisemblable attitude vis-à vis de l'histoire: avoir l'oubli pour mémoire jusque dans la répétition acharnée des figures de l'oubli; enfouissement, grattage, recouvrement, sédimentation, caviardage, rature, stratification, archéologie du signe, BLIND...
        Qu'ont-ils tous à reprendre d'une main ce qu'ils offraient de l'autre? Journal d'Il indéchiffrable bien que tenu, de Duchêne, portraits niés dans le noms par la retouche grotesque de Rainer, platras sur les pinacothèques (celles-là même qui par trains entiers enrichirent le bon goût nazi puis les musées démocratiques et leurs collections) de Saura, lumières franches de Boltanski rongeant des faciès que seul un trucage métaphorique avait extirpés de l'anonymat pour singer notre mémoire et ses hallucinations propres (elle n'hallucine d'ailleurs que dans le faux, le trop, la honte d'avoir un coche raté, pas du tout halluciné celui-ci), celles de leurs auteurs finalement... Peut-être, parce que les médiums propres aux arts plastiques et leur médiocre -évidemment- pouvoir discursif (évocations, allusions, rébus, allégories, analogons, soient les rogatons laissés par le langage) ne permettent de singer les intentions du logos qu'en présentant sans cesse, à la même échelle, dans la concurrence du plat (cf: L.L.De Mars in: Colloque des oiseaux), ce que l'on défend et ce que l'on dénonce... Et le tout est si dangeureusement silencieux.
 
r, cette ambiguité dialectique est si plastiquement ingérable, qu'on ne lui oppose rarement que la frivolité, le métadiscours artistique, la dérision, les mots d'excuse les mieux partagés de l'art contemporain. Pour l'heur, dans les jeux de voiles, il reste à observer ce qui peut s'y montrer ou s'y soustraire, comme figure (la figure niant le visage): Olivia Blondel, lorsqu'elle ne rappelle pas à l'ordre ses amis les plus proches (soit: le plus-nommé) dans un motif et une manière de rassemblement -disons, une méthode ponctuelle, propre à une série d'oeuvres-fragments- pour tracer une galerie de portrait (comme dans l'urgence), celle que serre à mort ceux qui s'y retrouvent sans nom, rattrape, ailleurs, un faux mort (puisque jamais vivant, lui) on ne peut plus emblématique et diffus (diffusé par l'histoire): un nom, un visage, une mystification en fait, à savoir un image pour les images: Marat, REpeint par David, déjà un bon nombre de couches (on n'oubliera pas sur quelle table rase s'élève précisément cette peinture, renversement et pillage des temples, iconomaquie révolutionnaire, la mise en oubli systématique des prédécessions). "Coeur de Jésus, coeur de Marat", chantait-on...
Massacres de Septembre et scientisme au service d'une liberté obligatoire; puis "Coeur de Jésus", etc... Puis David. A partir de quel instant, une information devient-elle un document, un document devient-il un motif? Et la falsification documentée de l'histoire devient-elle l'histoire pour livrer de nouveaux motifs? Ici, Marat: délateur, belliciste, détestablement socialiste, moralisateur sans frais, aristocrate parvenu (cf: l'aristocratisation par le savoir, au nom du progressisme populiste in Platonov, de Tchekov), tyran de bonne volonté...
puis David. Puis livre d'art.
Puis photocopie.
        Peinture. Soit, sous les couches de fiction, un faux mort agressé par la couche du devoir mnésique envers l'ensemble des vrais; Marat, fumeuse et très demandée image positive, progressiste, drame de cul, mort exotique, tout ce qui est attendu en fait de l'histoire là où nous n'avions appris que le contraire à Treblinka, où les mort n'ont ni nom ni visage