Michel VACHEY
Enquête sur le terrorisme

Ce texte, écrit en 1979, a été publié pour la première fois dans le n°3/4 de la revue Apostrophe, en mars 1980. Cette version, corrigée sur l'épreuve dactylographiée, a été publiée dans La Parole Vaine N°8

a terreur, c'est la culture et aussi bien ce qui la conteste. A partir de là il faut distinguer de façon grossière un terrorisme culturel et un terrorisme sanglant. Terrorisme culturel dès qu'on passe sans difficulté, comme si ça allait de soi (comme si la difficulté allait de soi une fois montrée, etc...), d'un dire à un faire et vice-versa, y compris dans une version prétendûment aléatoire, dans une trop belle aversion, que dissoudrait donc une dissolution générale!

        Sur le faire, rien à dire qui ne soit public. On prouve la marche en marchant, mais on ne marche aussi que pour marcher. Jacques Rigaud à Lénine: "Il n'y a rien à faire". Le terrorisme est la réponse sanglante de la terre en tant que nous la sommes et la faisons sans partage, la question devenue réponse d'une culture de mort et d'un terrorisme culturel qui en vit. Laissons la confusion multiple du contemporain et du moderne telle que la pratiquent la presse ou la cohue. Il est nécessaire, impératif autant dire biologique, d'être contemporain pour échapper à la terreur de l'ancien ou du moderne à défaut de la modifier. Car, sur les ruines du moderne, non moins cynique que les multinationales, se déploie l'immense rumination secondaire, quaternaire, plus ou moins tertiarisée, grimace parodique d'un cinquième monde de jeu ne jouant plus que l'angoisse du raccord (avec la terre -tant que Beau bourg aura des égoutiers arabes, rien à craindre), culture kitsch de toutes les sciences et religions échues, quelque chose comme l'époustouflante francisation avant-gardiste du globe. L'activisme po litique ou culturel est l'aspect saint-sulpicien du faire, comme on croit à la mobilité du mobile. Pen seurs-acteurs, arteurs-facteurs pigent mal que ce siècle est métastable, que toute structure est dis sipative, sans fin dans leurs impasses, rêvant de réinstaller Cambridge et Orléans à Hong-Kong. Côté cosmopolitisme, quelque chose aussi "se répète".

        Il s'agit autant de faire que de défaire. Le terrorisme se trompe quand on ne le suit pas, ou plus. Mais qu'est-ce que suivre, qu'est-ce que l'heure? Toujours avance et retard dans la suite comme dans la facture. Suivre est le contraire de faire, dit la faction, dit politique-art. Pétainisme du rien-faire? On voit mal qu'à partir du moment où on fait on a presque cessé de faire. Car suivre est aussi bien ne pas suivre. Il n'est de faire que d'économie d'un faire politique. Suivre n'est pas du tout répéter, pas continuer, pas supporter. c'est rester neutre, être là en se faisant là sans vraiment rester. Neutre sup pose déjà orientation, répulsion ou sympathie, lâchage virtuel, menace intérieure, disposition vec trice, ou musicale, passante. Neutre, pas isolant mais île. Un jour, ne survivront que les îles, hommes et bêtes sachant se rendre invisibles, muettes, le temps que cessent les poisons et les tueries.

        Il importerait de rendre faisable. Mais quoi? Justement la possibilité du quoi en question et action, d'un reste DEVANT, d'une latitude. L'éthique esthétique du faire convient au règne mondial du faire faire. Le terrorisme porte la clarté et la violence de la terre, la beauté galaxique du temps en lutte contre les fonctionnaires de la mort avec leurs singes. Il en porte aussi l'opacité et la bêtise. Il n'y a pas de bons terroristes. dans terrorisme j'évite d'entendre la fin, j'entends terre. Que faire d'un terro riste? Mais que faire d'un chômeur? d'un idiot? d'un artsite ou d'un "savant", d'un boulanger, ON ne naît pas boulanger. On ne choisit pas entièrement de franchir le pas.

a terreur commence par l'obligation absolue de produire un minimum de signes de reconnaissance. Sinon, le stigmate. Une forme raffinée de la terreur consiste à s'ingénier dans un discours terroriste effaçant les signes de sa propre infamie. Il se peut qu'au contraire on les revendique, mais c'est pa reil. dénégation infinie vers l'horizon infini. Plus c'est intelligent, plus c'est banal. Plus c'est trivial, moins c'est vulgaire. D'où, au milieu d'une platitude indéfiniment et mornement exubérante, la nostal gie de l'inconnu, du métèque, un romantisme arriéré qui ignore l'anthropologie et la biologie un peu récente, qui prend l'occident pour ses pantoufles après l'orient. Les nouveaux littérateurs, qui sont nos mollahs libérateurs, exaltent un mélange qui n'est que l'inversion esthète d'un nationalisme d'autant plus arrogant qu'on y a toujours ses affaires.

        La terreur la plus triste set l'adhésion au probable. Mais il y a l'horreur. Pour l'homme ou la femme quelconque, être seul à savoir. En finissant par se dire que c'est impossible.

        Immense pauvreté symbolique des grèves, manifestations diverses, casses. Fausse richesse de l'art. Marchands d'esclaves et marchands d'autres. rené Thom entre les mains du Christ de Montfavet, avec sourire entendu, palestino-indien. Quelle époque prodigieusement fertile.

        L'horreur. L'ombre des murs aperçus dans le regard intelligent d'un ami. Se sentir horrible.

        Cela dit, le monde reste incroyable. je réponds à cette minute. Je n'en crois pas un mot. Unification conceptuelle ou microbienne de la planète, peut-être est-ce le destin. Peut-être pas. je crois, ...par exemple que toute bibliothèque doit être silencieuse. Je crois plus fondamentalement, que la terre est cette merveille. Je cherche L'HEUR, bon du fait qu'il arrive, bon ou mauvais: ce que je ne sais éviter, moi, qui doit devenir aussi ma chance.

'en dis encore trop et pas assez. Quelle vengeance, dans tout cela, que je ne cache pas? Pour briller encore dans l'ultime rôle d'homme-tronc? Des considérations aussi fades ne devraient pas paraître, ne serait-ce que par écologie. Et j'ai tort, laissant paraître, d'entrer d'ailleurs faussement en indifférence. Je ne m'assimile pas non plus à mes déchets.

        Voici rédigé (sujet, verbe, complément) un texte plus stylé que malin, pas du tout aimable. Une ruse pour qu'on m'aime? Il me faudrait d'abord changer. Alors qu'on me fasse changer. J'accepte la violence parce que je ne veux pas qu'on vole la douleur.

        Le terrorisme joue tout de suite la douleur. Comme l'avant-garde joue la limite. Comme si on pouvait s'amuser, de l'excrément à l'idéal (dont le nom est légion... Car c'est Dieu qui est diabolique.)
        L'apologie du pulsionnel vise à l'asservissement des pulsions, de la GRADIENCE: ce par quoi les limites sont réellement engendrées, se déplacent, s'effacent ou se métamorphosent, ce par quoi la vie vient irrégulièrement aux règles, la singularité aux universaux, la mort aux arrêts politiques des sciences et des arts.
        Ce par quoi nulle police ne peut prescrire ou proscrire pour chaque UN ses produits et ses chances.

        Le terrorisme discrédite la prostituée comme témoin, le flic comme rêveur ou l'écrivain comme badaud. Obligation de dire alors qu'il n'y a rien à dire. Toute sensation à peine verbalisée transformée en point de vue. Tout point de vue interdit comme totalitaire.

        Le terrorisme escamote l'horreur. Doublement, parce qu'il donne à l'horreur un visage.